LA COMMUNE A SAINT-ETIENNE

Par Marcel SAPEY


Un passé de luttes ouvrières

Jusqu'en 1865, par sa production ouvrière, la région de Rive-de-Gier, Saint-Etienne, Firminy se classe en tête des bassins français. Avec sa quincaillerie, son armurerie, sa sidérurgie, sa rubanerie et ses verreries, c'est un des foyers industriels les plus prospères de France.

Sous la monarchie de Louis-Philippe des grèves sanglantes s'y sont déroulées : grève des passementiers stéphanois en 1834 - en liaison avec le mouvement lyonnais - en 1844 grève des mineurs de Rive-de-Gier - en 1846 grève des mineurs de Saint-Etienne. L'annonce de la proclamation de la République en 1848 y fut accueillie avec enthousiasme. Quelques semaines plus tard les ourdisseuses de soie, exaspérées par la misère persistante, incendiaient cinq couvents qui accaparaient le peu de soie disponible pour la faire travailler, à bas prix, par des orphelins.

Les luttes continuent sous le Second Empire

Jugulées un moment par l'Empire autoritaire les grèves réapparaissent, vigoureuses, dès 1865, quand 2500 veloutiers cessent le travail pendant quelques jours. L'année 1869 est toute secouée de ces luttes : grève des teinturiers à Izieux, des chapeliers de Chazelles-sur-Lyon : "On croit, dit la police, que cette grève est alimentée par des secours que leur envoient des sociétés de Paris et de Lyon, mais ceci n'est qu'une présomption." Grève des mécaniciens, chaudronniers et monteurs de Saint-Etienne, grève des plâtriers, encore, dans cette même ville, etc.. Le bruit court d'un arrêt de travail dans les mines de Rive-de-Gier. Le ministre de l'Intérieur demande au préfet si la politique n'y est pour rien. Les rapports de police font état de conciliabules entre les membres de l'Internationale. C'est dans cette atmosphère que se déclencha la grève de La Ricamarie, au cours de laquelle, le 16 juin 1869, la compagnie d'infanterie du capitaine Gausserand fauche, d'une rafale, une quinzaine de personnes : onze moururent dont un garçonnet de trois ans et deux femmes.

Cette grève arrivait à son heure ; et avec celle d'Aubin, elle secoua profondément l'Empire finissant.

La bourgeoisie stéphanoise put la stigmatiser, la classe ouvrière, elle, ne l'oublia pas. C'est pourquoi lors du plébiscite de mai 1870, l'empereur ne récolta à Saint-Etienne que 4958 oui contre 13827 non. Et c'est sans doute la raison qui poussa le gouvernement à révoquer, le 6 août, le Conseil Municipal en entier. Mais l'Empire éprouva des difficultés pour trouver des remplaçants et le 4 septembre la même assemblée communale continuait à expédier les affaires courantes.

Un Conseil Municipal républicain mais timoré

Le 4 septembre 1870, le bruit se répand à Saint-Etienne : Lyon vient de proclamer la République ! Le Conseil municipal, dissous mais toujours en place, décide alors de nommer un nouveau Conseil provisoire. Tiblier-Verne en est élu maire par 24 voix contre 2 à Dorian.

Le 5 septembre César Bertholon, rédacteur en chef du journal radical l'Eclaireur, était nommé préfet.

Conseillers municipaux et préfets apparaissent comme de braves républicains, modérés, animés de bonnes intentions, toujours oscillant entre la bourgeoisie qu'ils redoutent, et le peuple dont ils craignent constamment les "débordements". Aussitôt ils s'orientent vers une politique patriotique, républicaine et laïque.

Dès le 12 septembre la Patrie est proclamée en danger. Nombre d'ouvriers s'enrôlent avec enthousiasme.

La bourgeoisie attend, circonspecte : un emprunt municipal de 1.500.000 francs, pour la défense de la ville et l'armement de la garde nationale, dix jours après son émission n'était couvert que jusqu'à concurrence de 300.000 francs. Il n'atteint pas 500.000 francs deux mois plus tard. La municipalité cependant a décrété la suppression de toute subvention aux établissements d'enseignement confessionnel. Le 3 novembre dix écoles laïques de garçons et neuf de filles s'installent dans des locaux appartenant à des Congrégations. Le lycée, réquisitionné pour y installer des ateliers d'armurerie, est transféré, rue des Frères Chappe, dans une école des frères de la Doctrine chrétienne.

Mécontentement et méfiance des ouvriers

Le journal La Commune

Les ouvriers, dont un bon nombre se sont enrôlés volontairement, ne peuvent avoir confiance dans le républicanisme d'une bourgeoisie qui boude un emprunt patriotique. Dès le 31 octobre, Saint-Etienne s'agite à l'appel des socialistes qui réclament la Commune.

Le 29 décembre paraît un journal polycopié La Commune, portant comme sous-titre : Défense nationale. Rien ne peut mieux marquer la part du patriotisme dans l'évolution du mouvement communaliste.

Beaucoup d'idéalisme, d'esprit quarante-huitard, transparaît dès le premier numéro : "La Commune c'est la pyramide sociale remise sur sa base... c'est l'appel social au banquet de la vie, à l'harmonie, à l'entente cordiale."

Une seule solution : le fédéralisme. Tout ce qui n'est pas fédéralisme est assimilé au système impérial, "qu'il s'incarne dans un Bonaparte, un Gambetta ou un Robespierre, peu importe !" Il est difficile de pousser plus loin la confusion ! La Commune d'ailleurs prend Gambetta violemment à partie. Elle l'accuse de faire chorus avec la bourgeoisie "de crier aux factieux, aux partageux, d'agiter le spectre rouge et d'affecter de croire la propriété menacée". La propriété, s'écrie-t-elle, "mais nous ne la menaçons pas, nous cherchons seulement à défendre la nôtre que vous prenez impitoyablement." La Commune se dresse contre la soi-disant République du 4 septembre. "Plus loin cent fois de la République que ne l'était l'Empire." Mais elle se défend d'être animée par les idées communistes qu'elle ne dissocie pas d'ailleurs nettement de l'anarcho-collectivisme. C'est ainsi que dans son numéro 31, tout en recommandant le livre de Louis Garrel la Révolution lyonnaise depuis le 4 septembre elle accuse l'auteur de voir dans les mouvements ouvriers de Lyon et de Paris des soulèvements communistes. "Bakounine et ses adhérents ont justement fait scission avec l'Internationale en général à cause de leurs idées communistes dont l'Internationale française ne veut pas." Cette protestation se renouvelle dans le numéro 37, le dernier : "Les membres du Comité Central de Paris ne sont pas communistes... Ces gens ont répudié à Genève, à Bâle et Berne les théories communistes... ils sont républicains et socialistes, c'est-à-dire travailleurs." Le journal proteste même contre l'appellation de communards. "Nous sommes les descendants de ligne droite des communiers qui fondèrent la France" et non des hommes de 93. "Nous ne sommes pas des Jacobins : nous allons plus loin que les Jacobins". En fait ce qui anime essentiellement les partisans de la Commune à Saint-Etienne, comme à Paris, comme dans toute la France, en même temps que l'aspiration à plus de liberté, et à une vie meilleure - dont les conditions de conquête ne sont que très vaguement indiquées -, c'est un patriotisme exaspéré et la méfiance à l'égard du gouvernement des militaires, de la bourgeoisie, du clergé.

La Commune dénonce "la trahison des avocats", la "complicité" des Thiers et des Favre avec Bazaine : "Le Conseil d'enquête relatif aux capitulations de Strasbourg et de Metz est définitivement constitué. Il se compose de MM. le maréchal Baraguey d'Hilliers, président, et des généraux de division Foltz, Grosbon, de Martimprey et Pourcet... Quelle farce ! Depuis quand les loups se mangent-ils entre eux ?"

En même temps que les ouvriers stéphanois crient à la trahison dans leur journal, ils dénoncent la réaction plus empressée à lutter contre les Républicains que contre les Prussiens : "Méditez le plan de la réaction de livrer petit à petit et morceau par morceau la France aux Prussiens, afin d'y englober le peuple qu'elle n'est plus assez forte pour maintenir."

Méfiance contre les généraux : "Les chefs militaires sont tous réactionnaires. Par la défaite chronique, la mauvaise administration et la pourriture des camps ils déciment les rangs du peuple, énervent les survivants par une discipline odieuse et font place nette pour la réaction qui, le moment venu, tirera tout doucettement un petit drapeau monarchique de sa poche." Méfiance contre les prêtres. "Le clergé fait son oeuvre dans les campagnes. Les églises sont devenues des tribunes politiques où chaque dimanche on insulte la République, où l'on dit ouvertement que les républicains veulent le rétablissement de la guillotine, le pillage, le partage des biens et l'assassinat en masse."

Cette méfiance, d'ailleurs, se manifeste aussi, quoique plus rarement et, en général, en termes plus mesurés dans l'Eclaireur organe radical et, je crois, fortement influencé par la Franc-Maçonnerie. Thiers y est traité de "roi des Capitulards". Le clergé y est vivement pris à partie. "Le Vatican a trompé la France... l'obstination de Guillaume à bombarder Paris... s'expliquerait bien par l'hypothèse d'un accord secret avec Rome qui veut à tout prix éteindre cette lumière du monde qu'on appelle Paris." Certes ce n'est qu'une hypothèse, mais, ainsi présentée, elle prend figure de réalité dans l'esprit des lecteurs. La méfiance, tel est bien le sentiment le plus profond qui apparaît à la lecture des journaux républicains stéphanois et que la Commune reporte également sur la municipalité hésitante, sur l'Eclaireur, sur le préfet Bertholon.

A la requête des sections du Comité Central des socialistes stéphanois, le préfet et la municipalité avaient institué un Comité de défense de Saint-Etienne. "Un beau jour les Prussiens stéphanois s'émeuvent : la défense prend une tournure sérieuse, cela est dangereux. Si Saint-Etienne se défend ils peuvent être ruinés et brûlés." Ce Comité employait 350 personnes et produisait journellement 50.000 cartouches. "On créa des conflits avec la municipalité... Résultat : suppression de la fabrication et 350 personnes sans ouvrage."

Le chômage était-il intense à Saint-Etienne, la misère y était-elle aiguë, le ravitaillement difficile ? Il y avait certainement des difficultés : mais elles ne semblent pas avoir eu un caractère vraiment alarmant. En effet la Commune n'y fait aucune allusion. Dans l'Eclaireur il est bien question de la création au sein du Conseil municipal, sur la demande du préfet, d'une Commission du ravitaillement : car les boulangers éprouvent quelque peine à se procurer des farines. La Franc-Maçonnerie organise une souscription pour aider les familles de mobilisés : geste de solidarité et de patriotisme. Certes le chômage existe. Il suffit de se reporter aux chiffres indiqués par la Condition des soies pour l'affirmer. L'Eclaireur, qui les publie, écrit le 9 janvier 1871 : "La Condition a enregistré cette semaine 16.817 kilos contre 60.877 de la semaine correspondante de 1870." Mais plus on se rapproche des journées révolutionnaires de mars, plus la disproportion entre les deux séries de chiffres décroît. Le 27 février il s'agit de 42.856 kilos contre 77.256 et le 20 mars, 51.598 kilos contre 84.953 de la semaine correspondante de 1870. Donc si la misère consécutive au chômage né de la guerre ne peut être omise parmi les causes des journées de mars 1871 à Saint-Etienne il ne me semble pas qu'on puisse lui attribuer une importance déterminante. Le silence de la Commune - répétons-le - est significatif à cet égard. C'est plutôt la hantise de la Réaction et le Patriotisme qui en furent les causes profondes. Et cette hantise devait s'accroître après l'échec des républicains aux élections à l'Assemblée Nationale de 1871.

L'échec des Républicains le 8 février 1871

Les Républicains ne surent pas s'unir. Ils ne se rendirent compte que trop tard de leur erreur. Depuis le 31 octobre, où il avait organisé une manifestation avec délégation à l'Hôtel-de-Ville, le Comité Central réclamait la Commune. Son club principal siégeait rue de la Vierge, mais il y en avait dans plusieurs quartiers. Le 3 février, cinq jours avant les élections, par son journal au titre significatif, il souhaitait à nouveau la Commune. La Commune attaquait assez souvent l'Eclaireur soutien de l'Alliance Républicaine.

C'est par suite de cette division qu'un seul candidat républicain fut élu : Dorian soutenu par les deux fractions d'ailleurs. Il arrivait largement en tête avec 79.508 voix, bien avant Thiers qui n'en obtenait que 50.665. Mais il était seul : les dix autres députés étaient des réactionnaires !

Lorsque les résultats de toute la France furent connus, "l'Assemblée des ruraux" suscita une méfiance plus grande encore que le gouvernement provisoire.

Le surlendemain, le préfet Bertholon refusait de faire afficher le décret reconnaissant le titre de citoyen aux membres des familles royale et impériale ; et démissionnait.

La méfiance s'accroît de jour en jour. La Commune appelle à la vigilance. Le 26 février son ton se fait plus énergique encore : "On parle déjà de désarmer la garde nationale. C'est toujours ainsi qu'on s'y prend quand on veut étouffer la République. Peuple, réponds hardiment à ceux qui te les (tes armes) demanderont ; viens les prendre et n'hésite pas à t'en servir pour les défendre."

Le 8 mars paraît un article au titre lourd de résonance : "Un nouveau capitaine Gausserand" (c'est le nom, nous l'avons dit plus haut, de l'officier responsable de la fusillade de la Ricamarie en juin 1869).

Bref la crainte s'accentue. Le 3 mars les socialistes du Comité Central tiennent une grande réunion, avec des républicains de l'Alliance ; il s'agit d'ériger un monument funéraire en l'honneur du citoyen Thomas, vieux républicain, qui vient de mourir.

Répercussion des événements de Paris

Saint-Etienne apprenait les événements de Paris, que commentait avec quelque réserve mêlée de sympathie l'Eclaireur, qu'exaltait la Commune. Le 22 mars, dans une atmosphère surchauffée, les autorités militaires ordonnent de désarmer la garde nationale. Or ce même jour la Commune exultait : "La révolution triomphe !... Le peuple se réveille et veut la Commune ! La Commune nous aurons !" Le 24 c'est un appel : "Gardes nationaux, imitez l'exemple de Paris ; et que la triste fin des généraux pour lesquels la vie du peuple est un marchepied, serve de leçon à ceux qui seraient tentés de les imiter."

Et le journal, alléguant toujours la conspiration antirépublicaine de la réaction, signale que "dans ces conjonctures le Comité central (de Saint-Etienne) au nom de l'unité, seule capable d'assurer le triomphe de la République, s'adresse à l'Alliance Républicaine pour former en commun une liste de candidats en vue de l'installation de la Commune."

Mais les modérés hésitent. Ils craignent, disent-ils, une provocation gigantesque. A. de Rolland, rédacteur en chef de l'Eclaireur, dès le 22 mars écrivait : "tout a été mis en oeuvre pour pousser la démocratie à un mouvement qui eût eu pour elle un résultat aussi funeste que la déplorable insurrection de juin 1848." Cependant le 24, ces hésitants notent : "L'histoire impartiale... constatera que la révolution du 18 mars est une nouvelle étape importante dans la marche du progrès."

Néanmoins l'Alliance Républicaine, face aux propositions du Comité central, adopte, à Saint-Etienne, une attitude dilatoire.

Assaut de l'Hôtel de Villele 24 mars 1871
Dessin anonyme, fin XIXe s.

Du 24 au 27 mars

Cependant dès le 23 mars, apprenant la proclamation de la Commune à Lyon, le Club de la rue de la Vierge a demandé au Conseil Municipal de se dissoudre. Celui-ci par 17 voix contre 7 se conforma à cette requête mais décida de demeurer en fonctions jusqu'aux élections destinées à pourvoir à son remplacement.

Le 24 l'Hôtel de Ville est envahi par la foule précédée de délégués des clubs socialistes. Ceux-ci demandent au maire Boudarel et à Morellet, conseiller de préfecture et préfet intérimaire depuis la démission de C. Bertholon, de proclamer la Commune. Sur leur refus, la garde nationale occupe la mairie et les arrête en compagnie du colonel Lagrive.

A minuit, ou peut-être seulement à deux heures du matin selon le P.-V. du procès, Durbize, cédant aux instances de la foule, proclame la Commune et arbore le drapeau rouge.

A sept heures les délégués du club de la Vierge se retirent.

Cependant le nouveau préfet, de l'Espée, vient d'arriver. Michel Rondet, un des fondateurs de la Fédération du Sous-Sol, l'accusera d'être responsable de la fusillade d'Aubin. Il s'en défendra, affirmant qu'à l'époque de cette triste affaire il était à Fourchambault. Ce qui est certain c'est qu'il paraît tout de suite décidé à employer la manière forte. Sa première affiche n'est guère susceptible de rétablir le calme.

"Arrivé cette nuit dans les murs de votre chef-lieu j'ai trouvé des factieux tentant de consommer un attentat contre l'ordre et les lois de la République... Puissamment secondé par l'autorité militaire j'ai pu convoquer la garde nationale de Saint-Etienne. La seule apparition de quelques bataillons, accourus avec un empressement dont je les remercie, a déterminé la complète retraite des séditieux."

On prétend que le "zèle" des clubistes s'était refroidi à l'avance de l'échec subi par les Lyonnais. Mais le ton de cette affiche les poussa à la contre-offensive.

Le Conseil Municipal comprit la maladresse du préfet ; il l'adjura d'ordonner le retrait des troupes que de l'Espée avait fait masser près de l'Hôtel de Ville.

C'était le 25 mars. A midi et demi de nouveau les délégués de la garde nationale arrivaient au Conseil Municipal qui accepta l'organisation d'un référendum pour ou contre la Commune. Refus du préfet. A seize heures et demie les gardes nationaux occupent l'Hôtel de Ville et font prisonnier de l'Espée et Gabiau substitut du procureur qui s'y trouvaient. Deux de leurs gardes sont particulièrement excités : Fillon et Victoire.

Au-dehors les gardes nationaux s'énervent : l'un d'entre eux, Lyonnet, a été tué d'un coup de fusil parti d'on ne sait trop où : un nommé Marx, accusé par la foule, sera à moitié assommé.

Vers 10 heures du soir, des curieux restés loin des prisonniers, poussent ceux qui se trouvent devant eux ; Fillon brusquement tire deux coups de feu, tue Victoire et le tambour Jacob. Deux salves de fusil répliquent immédiatement. Fillon tombe à son tour et le préfet de l'Espée a le crâne fracassé. Le substitut Gabiau indemne sera libéré par un tribunal improvisé, présidé par Jolivalt "ancien capitaine d'état-major (qui) s'était fait le Rossel" des Stéphanois suivant l'expression du P.-V. de la Cour d'Assises du Puy-de-Dôme (Archives nationales, bulletin n° 55-421 cote BB 18, 1797, n° 4162 A 5).

C'est ce même Jolivalt qui, le 26 mars "par ordre du Comité Central de la garde nationale", fit savoir que le 29 aurait lieu l'élection d'un Conseil de la Commune composé de 36 membres. Cependant que le commissaire central de police de la Commune, Faure, surnommé "Cou-tors", placardait des affiches : "Nous pensons que la tranquillité et le travail vont reprendre leur cours habituel." Mais le 27 mars, des troupes arrivent de Lyon. Le lendemain, à six heures du matin, elles cernent l'Hôtel de Ville, d'oùVital de Rochetaillée, hobereau local, enlève le drapeau rouge. Le même jour, envoyé par l'Assemblée Nationale, arrive de Montgolfier nanti des pleins pouvoirs civils et militaires.

La répercussion

Pendant tout le mois d'avril les arrestations se poursuivirent. Mais l'idée de la Commune n'était point morte. Au surplus les "Communards" stéphanois, comme ceux de Paris, avaient sauvé la République. L'Eclaireur, si timoré qu'il fût, en tirait la leçon dès le 27 mars : "Le gouvernement et l'Assemblée de Versailles doivent comprendre maintenant les torts qu'ils ont eus : ils doivent voir que le peuple ne laissera pas toucher à la République." C'est en somme le mot de Varlin : "L'Histoire finira par y voir clair et dira que nous avons sauvé la République."

Le 30 avril, comme dans toute la France, les élections municipales montrèrent que les républicains se ressaisissaient. Face aux candidats du préfet Ducros, le Comité Central et l'Alliance Républicaine présentaient une liste commune. Le préfet eut quatre élus ; les Républicains trente-deux ! C'est pourquoi, le 6 juin 1871, le Conseil des Ministres désignait d'office le maire M. Jacob et ses trois adjoints : Travers, Mortier, Rebaud, quatre ouvriers ! La mesure, d'une duplicité démagogique trop évidente, échoua. Les quatre ouvriers démissionnèrent et Boudarel continua de diriger la mairie, jusqu'à ce que le préfet Ducros suspendît le Conseil Municipal du 30 avril et le remplaçât par une Commission municipale présidée par Claudius Desjoyeaux. Évidemment le gouvernement n'avait aucune confiance dans les Stéphanois vaincus. Le procès des inculpés en fit la preuve. D'abord on n'osa pas juger les inculpés au nombre de 56, dans la Loire. Ils furent cités devant la Cour d'Assises du Puy-de-Dôme. "Les jurés de Saint-Etienne et des centres de population de la Loire sont donc ou suspects comme ayant joué un rôle dans les faits incriminés ou animés de partialité comme ayant été violentés ou animés par l'émeute", écrit, le 23 août 1871, le Ministère de la Justice au Procureur général de la Cour de Cassation. Que le second argument ne soit qu'une clause de style, non seulement cela tombe sous le sens mais c'est dit explicitement dans le compte rendu du 15 juillet 1872 par le procureur général du Puy-de-Dôme qui regrette "les acquittements fâcheux" de quatre officiers de la garde nationale.

L'hostilité des Stéphanois à ce procès est manifeste. Le 6 décembre 1871 le Procureur général de Riom se plaint au garde des Sceaux de "la Conspiration du Silence" faite autour de l'affaire du 25 mars. Celui de Saint-Etienne le 30 août 1874 s'écrie : "Il est désolant de penser que certains individus pourraient tout éclaircir et que nous nous débattons dans le vague faute d'un témoin courageux et repentant." Et le compte rendu officiel du Procès constate : "Les assassins ont été nombreux ; les témoins plus nombreux encore... pourtant il n'a pas été possible de découvrir d'indices de nature à mettre la justice sur la trace des meurtriers." Et la "complicité morale des autorités administratives de Saint-Etienne" fut dénoncée par le Procureur de Riom. Le procès dura vingt et un jours, 126 témoins furent entendus.

Chastel et Caton, journaliste de la Commune, l'Italien Machetti, Tamet et Thibaudier, ces deux derniers, accusés d'être affiliés à l'Internationale, furent condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée.

Le procès se déroula dans le calme, dit le rapport officiel. Vernet, correspondant et Kahn, gérant de l'Eclaireur, furent accusés d'avoir défendu les anciens membres de l'administration municipale : "Travestissant audacieusement la vérité il (Vernet) ne craignit pas de les représenter comme autant de victimes des violences auxquelles les magistrats et les avocats se seraient livrés envers eux." Il "avait commencé par imaginer des scènes plus ou moins émouvantes auxquelles le trajet des accusés de la maison d'arrêt au palais de justice était sensé donner lieu." Il fut condamné à six mois de prison et 1000 francs d'amende. Kahn fut frappé d'une amende de 200 francs.

En réalité le ministère public se proposait surtout de faire apparaître le rôle et la personnalité d'Amouroux, "membre et secrétaire de la Commune de Paris". "Tandis qu'il opérait lui-même à Lyon, il subdéléguait, par un écrit daté du 24 mars, les nommés Montcharmont et Saint-Hilaire pour révolutionner Saint-Etienne."

Amouroux se défendit habilement et sur un ton modéré. Il mit au défi le procureur général de prouver qu'il était responsable de l'agitation de Saint-Etienne. Le mandat, délivré par lui à ses subdélégués, et trouvé dans les salons de l'Hôtel de Ville de Saint-Etienne, montrait simplement qu'il était un émissaire de la Commune de Paris.

C'était assez pour que ce jeune ouvrier chapelier, quatorze fois condamné sous l'Empire, et proscrit, fût condamné à Riom à la déportation dans une enceinte fortifiée. "Par la condamnation d'Amouroux le jury a voulu protester contre cette prétention que la justice du pays ne s'associait pas à la sévérité des Conseils de guerre." C'est qu'en effet le général Espivent, commandant Marseille où Amouroux fut également délégué, avait osé écrire au général Appert, qu'il était inutile de juger Amouroux à Versailles attendu que Marseille le condamnerait sûrement à mort. Il était difficile au jury de Riom de ne pas condamné l'accusé au bagne perpétuel, condamnation qui, d'ailleurs se confondait avec celle déjà prononcée contre lui à Lyon !

Les arrestations se poursuivirent longtemps encore, jusqu'en 1874. Lorsqu'en 1873 une grève des mineurs se déclencha, le préfet de police écrivit au préfet de la Loire : "Je suis informé qu'une grève vient d'éclater à Saint-Etienne, elle est probablement l'oeuvre des délégués de l'Internationale qui ont dû se réunit clandestinement dans cette ville le 8 juin courant." La réaction se remettait difficilement de sa peur. L'Internationale, proscrite, lui semblait resurgir à chaque colère populaire. Le spectre de la Commune la hantait littéralement.


Sources

Pour cette étude ont été étudiés les documents suivants :

- Archives nationales, Bulletin n° 55-421, cote BB 18 1797 n° 4162 A8.
- Archives municipales de St-Etienne, D3 19d et D I d n° 47.
- Archives départementales de la Loire, 92 M12 et 13.

Ont été également dépouillées les collections de La Commune et de l'Eclaireur.

NDR : cet article, qui reste la principale synthèse éditée sur le sujet, a été reproduit avec l'autorisation de la revue Europe où il fut publié (n° 70, octobre 1951, pp. 87-95).


Article paru dans le Bulletin du Vieux St-Etienne # 172, 1993/4.

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A visiter, le site de la Northwestern University Library (Illinois, USA) consacré au siège et à la Commune de Paris

Jules Vallès, membre de la Commune.
Ce Stéphanois d'adoption, journaliste et écrivain originaire du Puy-en-Velay, laissa de belles pages sur son enfance à Saint-Etienne