- Retour accueil : Musée du Vieux Saint-Etienne - |
- Retour accueil : Amis du Vieux Saint-Etienne - |
DENUZIÈRE Maurice(Saint-Etienne, 1926)
|
Quand le Wattman - mot qui n’existe pas dans la langue anglaise - craignait de ne pas « faire l’heure » à Terrenoire, le voyageur, poussé par la force centrifuge, glissait sur les banquettes aux lattes de bois polies par l’usage et se trouvait pressé contre son voisin, ce qui pouvait être gênant, ou contre sa voisine, ce qui pouvait être agréable ! En faisant tinter son timbre, le tramway dévalait la rue de la République et l’on redoutait le jour où les freins à air comprimé, « invention de M. Westinghouse, ingénieur américain », avait précisé mon père, lâcheraient ! Cela finit par arriver et le tram termina un soir sa course dans la devanture d’une pharmacie, ainsi qu’en témoigne la photographie retrouvée par l’iconographe de cet album. Deux événements marquaient pour moi la saison terrannéenne : la vogue - on dit ailleurs fête foraine - et les joutes sur le bassin de Janon. Si les tours de manège sur un cheval de bois me donnaient mal au coeur, les joutes, sur le grand réservoir d’eau des usines promu stade nautique, me causaient mille émotions. Mon grand-père, qui avait pratiqué ce sport viril dans sa jeunesse, coiffait son canotier et me conduisait à la fête. Comme il m’avait montré de près les perches des jouteurs, pourvues à une extrémité de dents de fer destinées à se planter dans le bouclier de bois de l’adversaire, je tremblais à chaque assaut : la lance risquait de dévier du plastron et ses crocs de déchirer l’épaule ou le visage du jouteur. Cela était arrivé, racontait mon grand-père, et je l’avais entendu rappeler à des amis le nom de tel amateur, de Givors ou de Rive-de-Gier, défiguré lors d’une rencontre. Aussi étais-je bien aise quand le jouteur vaincu, tombé à l’eau, réapparaissait, mouillé mais intact, moulé dans son pantalon blanc et son maillot rayé.
Extrait de : Préface pour : Terrenoire, pays noir dans un écrin vert - Marcelle Beysson - Editions E.C.T., Saint-Etienne 1992, 134 p. |