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Saint-Etienne, regards d'écrivains sur la ville ... une exposition des Amis du Vieux Saint-Etienne (c) 1996.Retour direct au sommaire de l'exposition

GUITTON Jean

(Saint-Etienne, 1901)




Issu d’une famille de fabricants de rubans. Etudes à Saint-Etienne puis à Paris, agrégé de philosophie. Enseigne à la Sorbonne. Participe au Concile de Vatican II.

Oeuvres : Une mère dans sa vallée (souvenirs) (1961), Une mère en sa vallée (version remaniée) (1978), Paul VI secret (1980), Portrait de Marthe Robin (1985), Un siècle, une vie (1988), Dieu et la science (1991).



Saint-Etienne a grandi monstrueusement en un siècle. La ville nourrit deux cent mille habitants à plus de cinq cent mètres au-dessus du niveau de la mer et dans un décor de montagnes. Elle a poussé comme les villes de chercheurs d’or, autour d’un axe absolument droit sur six kilomètres, qui est son épine dorsale. Elle a conquis quelques rudes collines, qui portent des cimetières à leur sommet. Le charbon qu’on trouvait d’abord au ras du sol, il a fallu en suivre les filons sous les habitations. Et la ville se trouve bâtie sur les galeries de mines. Elle est secouée. Elle tremble un peu pour ainsi dire toujours.

Lorsque j’étais enfant, j’apportais de la Vallée des chenilles de machaon. Alors, au fond de ses maisons sales, la ville noire, cachant ses trésors de soie, me faisait penser à mes chrysalides qui contenaient, pliées avec encore plus d’art que les rubans, ces grandes ailes diaprées et symétriques que déploie le papillon lorsqu’il sort du tombeau vide. Plus tard, je pensais aussi à la phrase fameuse de la Sunamite dans Le Cantique des Cantiques : « Je suis noire, mais je suis belle. » Ou encore au verset de l’Epithalame : « Toute la gloire de la ville du roi se cache au-dedans. »

Curieuse juxtaposition que celle du charbon et du ruban, du nécessaire et du frivole ! La force et la frivolité, si violente aussi, et nécessaire peut-être, comme la couleur, ce luxe de la lumière, comme la surabondance, la gratuité, l’effluve.

Saint-Etienne n’a rien pour séduire : ni fleuve, ni site, ni passé, ni monument. Elle est somptueuse seulement pour ceux qui aiment le travail et la peine, et cette familiarité des gens simples qui travaillent gaiement, comme s’ils étaient toujours sous le soleil alors que les mines cachent même le visage de la terre. Mais on jouit davantage dans la privation. Et le mineur qui remonte boit la lumière.


Extrait de :

Une mère en sa vallée - 1961 / 1978 Editions Fayard, Paris 1978, 211 p. p. 47, 48.

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