Saint-Etienne. Un autre regard....

 

        Après, disons-le, plusieurs années de rude combat contre les institutions censées nous représenter et défendre l'intérêt général, les féodalités politiques, universitaires,... les mentalités même, se dessine une évolution apparemment positive dans la perception de la ville.
 
        Si, il n'y a guère plus de cinquante ans, les hautes cheminées enfumées apparaissaient encore en couverture des brochures du "syndicat d'initiative" local, Saint-Etienne était devenue un symbole de "l'archaïsme" industriel avec tous les préjugés qui accompagnaient cette vision des choses : archaïsme des équipements d'une industrie laissée à l'abandon par les grandes orientations des politiques libérales européennes ; archaïsme d'un mouvement social dont les idées progressistes étaient délibérément réduites à des revendications corporatistes ; archaïsme d'un patronat héritier des traditions du paternalisme de l'atelier de l'Ancien régime.

        Cette perception, née de l'alliance contradictoire entre un développement inédit des technologiques depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale et un retour en arrière sans précédent dans le domaine des droits sociaux, a débouché sur la désindustrialisation et la mise au rencart sans autre forme de procès des savoir-faire humains nés de cinq siècles de tradition industrielle.

        Il y aurait ainsi contradiction entre le développement des technologies, l'augmentation gigantesque de la productivité dans tout les secteurs économiques et les savoir-faire accumulés, les droits de l'homme ou encore la préservation de l'environnement. Raisonnement absurde a priori, mais ô combien vérifié dans le cadre anarchique d'une économie laissée en pâture à quelques groupes financiers tentaculaires.

        Ce comportement bien peu raisonnable, si dommageable et si violent pour nos contemporains, a permis toutes les atteintes à l'intérêt général : licenciements massifs de grandes entreprises souhaitant se redéployer dans des régions du monde au moins provisoirement affranchies de toute législation économique ; condamnation implicite de l'activité des petites et moyennes entreprises ; gâchis humain ; abandon du processus de transmission des savoir-faire.

        Tout cela n'a pas été sans résistances et ce que j'appellerai le "refus de l'Histoire" n'a pas toujours été innocent : afin de mener à bien une telle politique de désindustrialisation, ne convenait-il pas de nier l'Histoire, en l'occurrence un "patrimoine industriel" incluant non seulement le patrimoine architectural que représentaient les grandes friches industrielles mais aussi le patrimoine humain c'est-à-dire tant les savoir-faire que les cultures populaires, les lieux de sociabilité. Comment expliquer autrement la dévalorisation savamment entretenue des enseignements techniques ?

        Cette situation et les mentalités qu'elle a induites n'ont pourtant aujourd'hui guère changé sur le fond. Les grandes orientations économiques sont toujours tournées vers la seule satisfaction des marchés financiers. L'Etat, qui avait permis le "boom" économique de la région stéphanoise au début du XIXe siècle par les travaux réalisés notamment par les ingénieurs de l'Ecole des Mines de Saint-Etienne, offrant un pont d'or aux capitalistes conquérants de la Première Révolution industrielle, semble au contraire vouloir renoncer à son rôle d'aiguillon, tandis que les collectivités locales se contentent de distribuer des fonds publics à des entreprises dont on ne s'est même pas inquiété de la fiabilité et de la volonté de s'implanter durablement.

        La notion de "patrimoine" semble cependant avoir fait son chemin. Des organismes publics, tels que l'Office de Tourisme, osent, pour la première fois depuis longtemps, parler "d'histoire sociale" - quelque soixante ans après la naissance de l'Ecole de Annales. Grâce à la vigilance d'associations telles que les Amis du Vieux St-Etienne, il y a quelques années, ou de "Arco", la place de l'Histoire dans l'architecture stéphanoise est mieux prise en compte, après avoir été tout bonnement niée par les "décideurs". L'Université locale même, a décidé, au sein de son département d'Histoire, de créer un axe de recherche tourné vers les problèmes de "l'image" de la ville.

        La "patrimonialisation" peut avoir son revers chauvin et traditionnaliste. Elle n'est pas l'affaire d'une poignée de spécialistes. Elle est une bonne chose quand il s'agit de penser l'avenir d'une ville : développer des réflexes de gestion conciliant l'environnement, notre héritage et un développement économique respectueux des droits de l'homme et mettant en valeur des savoir-faire qui, depuis cinq cents ans, n'ont cessé de se transmettre et de s'appliquer aux progrès technologiques, notamment dans les secteurs traditionnels de la métallurgie et du textile.

 

Philippe Chapelin, 1996.


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