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Aurélien
Boutaud
Résumé
La montée en puissance
des préoccupations environnementales à
la fin des années 1960 a servi de ferment
à une critique de plus en plus acerbe des
modes de développement industriels. C’est
dans ce contexte international d’émergence
d’un conflit entre les préoccupations
d’environnement et de développement
que la notion de développement durable
est apparue. L’histoire de ce concept peut
ainsi être relue à travers le prisme
des théories de la négociation :
le développement durable nous apparaît
alors comme la tentative de formulation, au plus
haut niveau international, d’une «
valeur nouvelle » dont l’objet serait
la réconciliation entre des exigences de
protection de l’environnement et de développement
socio-économique (équivalant à
ce que les théoriciens de la négociation
appellent une approche gagnant-gagnant, ou un
jeu à somme positive, entre environnement
et développement) (chapitre 1).
Au niveau local, et concernant
plus particulièrement les domaines de l’urbanisme,
il est intéressant de constater qu’un
même schéma s’est dessiné
: la notion de ville durable a émergé
elle aussi dans le contexte d’une remise
en cause par les mouvements de l’écologie
urbaine de la pensée urbanistique moderne.
Tout comme le développement durable est
apparu comme une tentative de réconciliation
entre environnement et développement, la
ville durable semble progressivement se dessiner
sous les contours d’une alternative entre
la ville écologique (utopique) et la ville
moderne (bien réelle) (chapitre 2).
Mais s’il apparaît
que les concepts de développement durable
et de ville durable ont effectivement été
« construits » dans une logique coopérative
(chapitres 1 et 2), force est de constater que,
tant au niveau local que global, l’appropriation
du développement durable par les «
community policies » revêt toutes
les formes d’une appropriation compétitive
: Etats, entreprises, ONG, collectivités
locales, économistes ou écologistes
se réclament aujourd’hui du développement
durable sans pour autant en donner une définition
et un contenu identiques. Les débats sur
la soutenabilité « faible »
(approche néoclassique) ou « forte
» (approche écosystémique)
illustrent bien cette « lutte d’appropriation
». C’est précisément
dans ce contexte conflictuel qu’il convient
de mettre en perspective la question de l’évaluation
et des indicateurs de développement durable
: ces démarches normatives ont un fort
pouvoir d’appropriation en cela qu’elles
permettent de « rigidifier » un concept
souvent considéré comme «
mou ». Il apparaît que cette appropriation
par l’évaluation a jusqu’à
présent essentiellement fait l’objet
de démarches compétitives : les
approches consensuelles qui caractérisent
les outils des acteurs publics se retrouvent écartelées
entre les approches « écolocentrées
» des mouvements écologistes ou les
approches « éconocentrées
» du monde économique et industriel
(chapitre 3).
Dans ce débat, le rôle des collectivités
locales tend à prendre une importance grandissante.
L’analyse du contenu des outils d’évaluation
développés par les acteurs publics
locaux confirme à la fois le pouvoir d’appropriation
de ces outils, mais également la position
consensuelle adoptée par les collectivités
locales dans la définition qu’elles
se donnent du développement durable (se
caractérisant par un traitement équilibré
des trois « piliers » du développement
durable : aspects sociaux, écologiques
et économiques). L’analyse des contextes
dans lesquels ces outils sont généralement
utilisés et développés montre
par ailleurs un phénomène intéressant
: le développement durable est le plus
souvent considéré comme une approche
technique, déléguée par le
politique aux services, qui sont alors chargés
a posteriori de « rendre durables »
les décisions prises. Ces grilles de questionnement
ou d’analyse des projets butent ainsi sur
le problème de la prise en compte des préoccupations
du développement durable au plus haut niveau
des prises de décision : le niveau politique
(chapitre 4).
L’étude plus spécifique
du cas de la Communauté urbaine de Lyon
permet de valider certaines des hypothèses
émises dans les chapitres précédents.
En particulier, le phénomène d’appropriation
collective (ou endoformation) est plus précisément
vérifié : la construction d’un
outil commun d’évaluation par les
membres des services techniques permet un enrichissement
des connaissances liées au concept de développement
durable et un resserrement des perceptions de
ce concept (convergence de points de vue, partage
de valeurs, etc.). L’utilisation de l’outil
permet véritablement d’interroger
et de remettre en question les pratiques traditionnelles.
Mais la prédominance des membres des services
dans la formulation de l’outil, dans la
définition de son contenu, ainsi que l’utilisation
de l’outil seulement a posteriori de la
prise de décision politique confirment
la conclusion du chapitre 4 : à défaut
de « penser le changement » (en intégrant
les critères de développement durable
en amont de la décision politique) on se
contente de « changer le pansement »
: c’est à dire de rendre «
le plus durable possible » les décisions
prises, sans remise en cause du mode de décision
traditionnel (chapitre 5).
Cette difficulté d’intégration
du développement durable au niveau politique
interroge. La conclusion de la thèse explore
donc la question encore trop souvent ignorée
de la compatibilité entre démocratie
et durabilité. La notion d’intérêt
général (qui est censée guider
la prise de décision politique en démocratie)
a été définie pour s’appliquer
dans un cadre géographique précis
(limites administratives) et sur une période
courte (mandat électoral, générations
présentes). Le développement durable
fait éclater ce cadre dans l’espace
et dans le temps, en exigeant également
que soient pris en compte les intérêts
des territoires extérieurs et des générations
futures. Il s’agit donc d’un véritable
chamboulement qui interroge sur la capacité
des démocraties modernes à prendre
en compte non seulement les intérêts
traditionnels des acteurs représentés
(acteurs « forts ») mais également
ceux des acteurs non représentés
(acteurs « faibles ») dans la définition
d’une nouvelle forme d’intérêt
général.
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