IL ETAIT UNE FOIS... LES CRASSIERS

Prologue à un nouveau regard

Par Anne MICHAUD

" Parce qu'il faut savoir : un terril, ça reste pas là, comme ça. Ca marche... "
Cavanna, Les enfants de Germinal

C'était à un dîner organisé à l'occasion d'une visite d'une usine de recyclage. J'étais assise à côté d'un industriel parisien arrivé du matin... Nous en étions aux banalités d'usage entre gens qui ne se connaissent pas quand il déclara, d'un air quelque peu supérieur et entendu, qu'il "avait été reçu par deux choses très laides"... 1 Dans mon esprit, les expressions "deux" et "très laides" trouvèrent immédiatement un écho : bien sûr, il s'agissait des crassiers de Michon dominant le site de Couriot - ainsi qu'une benne de récupération des bouteilles en plastique qui faisait l'objet de la visite ! La première constatation, indéniable, c'est que ce visiteur les avait vus et qu'il en parlait, confortant ainsi que les crassiers sont un élément incontestablement réactif et actuel du paysage. Mais la deuxième constatation me fit comme une douche froide : mon interlocuteur révélait un regard tellement chargé d'a priori que je me sentis ramenée en arrière, au tout début de mon étude sur les crassiers, alors que je me trouvais face à des clichés dominants très négatifs et à une vision primaire dont je m'étais dégagée tout au long de l'étude, m'élevant au fur et à mesure d'une aventure quasi-spirituelle en compagnie des crassiers que j'élevais par la même occasion...


La problématique : le voisin de palier...

A mon arrivée à St-Etienne, j'avais été frappée par l'insolite de ces "montagnes" dont l'origine artificielle se lisait dans une certaine perfection du profil. Leur voisinage formel avec la pyramide me fascinait, leur surgissement étant à chaque fois l'occasion d'un choc esthétique. Aussi l'opportunité de les approcher m'étant offerte, j'en saisis immédiatement l'occasion. 2

Ils m'apparurent un excellent sujet d'animation car leur extrême visibilité et leurs dimensions en font un élément incontournable du paysage stéphanois livré, forcément, à l'opinion de tous, différant en cela d'un objet du patrimoine fermé dans un musée destiné au contraire sinon à une élite, du moins à un nombre limité de visiteurs volontaristes.

La première constatation qui m'apparut lors du défrichage du sujet fut donc l'étendue des "représentations" concernant cet objet. Du producteur au skieur, du mineur retraité à l'enfant, en passant par l'étranger et l'habitant, les "images" du crassier constituent une palette étonnamment riche et colorée.

La deuxième constatation fut que ces regards entretiennent entre eux des relations complexes, très contradictoires, parfois à l'intérieur d'un même individu. 3 Tout se passe comme si une image particulière du crassier, négative et dominante, générait un tabou. Cela conduit à une situation fortement paradoxale : d'une extraordinaire visibilité et d'une présence peu commune, d'une exemplarité non moindre 4, ils sont pourtant très peu étudiés, n'ayant encore donné lieu à aucune synthèse globale, demeurant dans une sorte de "méconnaissance" vague, mêlée d'indifférence réelle ou feinte, un non-regard en somme, qui les place dans une situation de voisin de palier, à la fois intime et inconnu. Bien loin finalement derrière leurs confrères du Nord-Pas-de-Calais pour la défense desquels s'est constitué une association active depuis plusieurs années déjà. 5

Dans ce contexte, pour dépasser cet immobilisme, il m'apparut opportun d'effectuer une sorte de recensement 6 des différents points de vue et de leur logique d'intervention, afin que ces regards, au moins sur le papier, se confrontent, s'apprennent, s'enrichissent et jouent le jeu de la négociation patrimoniale 7. Premiers pas donc vers une réflexion, pour la constitution d'un regard global, premiers pas vers une table ronde réelle qui sortirait les crassiers de l'impasse polémique...

De près, de loin

Pour ce faire, pas réellement de méthode 8 , sinon celle de ne pas en avoir et de se laisser porter par le sujet ! Un peu d'archives et beaucoup d'interviews, un peu d'histoire et beaucoup de présent, mais surtout l'hésitation du respect : une alternance de reculs et de rapprochements, de la "crasse" plein les souliers à la silhouette en arrière-fond du paysage stéphanois. Parce qu'il faut avoir respiré le soufre des sommets pour bien parler des crassiers ! Comme on règle un objectif : de près, de loin, à la recherche, jalonnée d'émotions, d'un point d'équilibre entre tangible et intangible...

 

Photo : Fayard - Ville de Saint-Etienne

Quand les crassiers de Michon, éteints, auront laissé la végétation les recouvrir complètement, ils disparaîtront dans la banalité : ils deviendront des " collines comme les autres "... Pour l'instant, ils sont dans un état idéal : ils montrent encore le bout de ce qu'ils sont, des crassiers, tout en s'alignant sur la dynamique de reconversion de la ville, un élan vers autre chose. Alors, intervention ou non-intervention ? En attendant, apprécions ce qu'ils nous offrent, la végétation à l'assaut du sommet, ou le bas pris du désir du haut, mouvement à l'état pur...

Photo : Anne Michaud

Gros, visibles, inutiles, inconvenants, pas à leur place. Une chance pour les crassiers et pour St-Etienne car ce décalage pousse à la réflexion. Décrasser les crassiers ou décrasser son propre regard ?


Une multitude de regards

Mais que sont donc les crassiers ? Quelques regards parmi d'autres...

" Tas de cochonneries "

Dans l'activité minière, tout apparaît concentré autour des fonctions d'extraction, de traitement et d'expédition du produit charbon. Tout à cette urgence, on ne se pose pas la question du recyclage des déchets miniers érigés en "terrils" 9 : déblais de schistes et de roches issus du creusement, cendres de chaudière, schistes issus des lavoirs, déchets hétéroclites également (bois, ferrailles...). C'est la "poubelle de la mine". Bien qu'absolument nécessaires à l'avancée du chantier - "Il fallait absolument culbuter quelque part" -, les crassiers restent objets de très peu de considération ("...Des tas de cochonneries") et occupent très peu de place dans les archives, parenthèse dans la chaîne de production. Plus ils se font oublier, mieux ça vaut. A ce moment là, leur avenir n'est pas plus pensé que ça et la technicité qui y est appliquée ne consiste qu'à diminuer leur coût, leur encombrement 10 et leurs nuisances 11. Encore actuellement, ils restent une charge sur le plan de la sécurité 12.

Ce peu de considérations explique que, dans une démarche patrimoniale, les crassiers ont peu de chance d'être choisis comme éléments représentatifs. L'appareil mémorial s'orientera plutôt vers la machinerie - dont l'inventivité est immédiatement perceptible et dans un sens positiviste - et vers une statuaire aux matériaux plus nobles...

" Montagne de sueurs"

Un très beau film de fiction, "Étage 776" 13 , réalisé sur le site de Couriot en 1948, montre un grand nombre de vues sur les crassiers de Michon, alors en "activité". Le leitmotiv des crassiers, qui ponctue toute l'action, laisse à penser qu'ils représentent pour le cinéaste bien autre chose qu'un simple repère géographique. L'insistance sur leur présence pousse à une lecture de type symbolique. La fréquente juxtaposition des crassiers avec l'écoulement du charbon suggère une interprétation sociale. Le crassier semble un monument qui s'élève au rythme des efforts des ouvriers, faisant pendant, corrigeant presque, la fuite hémorragique du charbon, production qui échappe à l'ouvrier. A la rythmique sisyphéenne, matérialisée par la cage et ses incessantes montées et descentes, à ces mouvements qui s'annulent dans le temps, le crassier oppose sa positivité et sa permanence. Comme un grand sablier qui tiendrait compte des efforts et les révélerait de façon tangible, repère existentiel, mesure de la sueur, mémorial du travail, " cathédrale".

" Montagne rouge", "montagne de souffrances"

Dans le même ordre d'idées, et avec la même connotation ouvrière, les crassiers apparaissent comme des témoins irremplaçables.

Bien que les mines de charbon se soient montrées proportionnellement moins meurtrières que d'autres activités minières et bien que les conditions sociales aient été moins dures que celles décrites et véhiculées par les fictions comme Germinal , l'aspect spectaculaire des accidents (grisou, coups de feu et coups de poussière...) et la participation stéphanoise à l'histoire syndicale ont contribué à faire de ces monticules des "montagnes rouges", rougies par le sang des grévistes et des morts au fond... Dans cette logique, les crassiers font office de mémoriaux et, en tant que tels, sacralisés... Cette représentation les rend presque intouchables.

" Montagne de mémoire", "témoin gênant"

Qui dit bosses dit trous !... Pour le producteur, bien souvent propriétaire foncier, les crassiers signalent la fragilité du sol stéphanois et son état de "gruyère", l'état de chantier permanent de la ville. Bien que cette réputation du sol soit désuète 14, des incidents survenus à des bâtiments récents ont contribué à la garder vivante et donc à rendre indésirables les crassiers. Rappelant par ailleurs, comme on l'a vu, les rapports d'exploitation et les conflits sociaux, les crassiers peuvent encore être ressentis comme doublement culpabilisants pour les producteurs. Les crassiers sont un "trop", un excédent dont on ne sait que faire, dont la présence au contraire accuse... Les logiques d'intervention relatives à cette représentation iront donc dans le sens opposé à celle vue ci-dessus : effacer les "traces du crime", détruire donc ces "montagnes accusatrices", même si cette destruction s'avère désastreuse ou peu rentable.15

Certains crassiers fournissent eux-mêmes très vite des solutions pour leur recyclage et le souci de s'en débarrasser va converger avec celui de les rentabiliser. A partir d'une certaine proportion de charbon mélangé au schiste et dans certaines conditions, le crassier entame une combustion interne lente 16 : le schiste noir se transforme alors en schiste rouge, matériau que la proximité de performance avec la pouzzolane permet d'employer comme sol sportif ou décoratif 17. Le crassier Saint-Pierre à la Ricamarie est un exemple actuel de ce type d'exploitation 18. D'autres crassiers, anciens 19, peuvent être réexploités en charbon, mais encore faut-il que les infrastructures s'y prêtent : centrale thermique proche, réseau de transport...

Paradoxalement, c'est quand ils restent à l'état de déchets que les crassiers ont le plus de chance de perdurer : effectivement, non brûlés, ils restent peu employables. Mais dans cet état, peu aptes à une végétalisation spontanée et d'autant plus visibles, ils sont alors la cible de procédures de désamorçage.

" Mamelles de St-Etienne"... " Tripes de grand-père"

Durant la période d'exploitation de la mine, l'aspect nourricier et fondateur de la mine étant incontestable, les terrils ont eux-mêmes bénéficié par contrecoup d'un regard positif qui mettait en sourdine leur aspect polluant. Comme les tas de fumier qui fument, les terrils indiquaient l'activité et donc, paradoxalement, symbolisaient la prospérité. Le noir apparaissant... signe de vie ! Les crassiers de Michon ont idéalement exprimé cette idée de fécondité par leur "jumellité" et leurs formes suggestives. Cette conception s'exprima par les dénominations voisines : "Mamelles de St-Etienne", "Seins de la Négresse Noire", "Tétons de Vénus"... Cette imagerie populaire les transportait très loin de l'idée extrême et terminale de déchet.

Au-delà de cette pratique symbolique des crassiers, toute une série de pratiques "rapprochées" ont contribué à renforcer cette relation affective : pour les grappilleuses, les crassiers sont des terrains de récupération, pour les enfants ce sont des terrains d'aventure 20 riches en matériaux, pour les amoureux des lieux de rendez-vous et pour les mères de famille des lieux de soins 21! Toutes ces pratiques ont généré des liens en profondeur et fait naître une véritable identification : "Le crassier, c'est un morceau d'entrailles, de ventre stéphanois suspendu dans le ciel". Plus largement, les crassiers ont été érigés en monument signal et symbole de la ville au même titre que la Tour Eiffel pour Paris...

Bien que la pratique de près ait laissé place à une pratique de loin matérialisée par les barbelés au bas des crassiers, l'identification demeure : "Si on parlait de détruire les crassiers, tout le monde se lèverait"... 22


 
 

Photo : Anne Michaud

Dalle recouvrant le puits Saint-Jean à la Péronnière, dans la vallée du Gier. Selon la manière de voir, un simple acte de sécurité (boucher un trou pour ne pas tomber dedans), ou bien une façon radicale de résoudre le problème : l'horizontalité triomphant de la verticalité. Heureusement, les crassiers...


" Montagne noire"... "Bastion du passé"

L'image noire (coketown, ville noire, ville ouvrière...) relative à l'activité minière et métallurgique, péjorative pour l'extérieur 23, était donc plutôt bien vécue par la ville elle-même d'une façon générale. Mais une fois l'activité terminée, après la disparition de traces plus fragiles comme les chevalements et les bâtiments de surface, les rappels de l'image noire sont apparus de plus en plus péjoratifs pour les décideurs urbains, engagés dans une démarche de reconversion. Et les crassiers devenant réceptacles, involontaires mais bien réels, de l'image noire, bien au-delà de leur participation effective au noircissement de la ville, n'ont pas manqué d'apparaître comme de véritables "boulets" ou "chancres", des empêcheurs d'aller plus loin ou de tourner la page, rappels indécents du passé et stigmates d'une ville qui ne parviendrait pas à s'en dégager, leur extrême visibilité contribuant à en faire presque une contre-image. D'où, pour tirer les Stéphanois de leur "crasse", les stratégies de verdissement 24, sorte de gommage de la spécificité de ces montagnes, palliatif de leur disparition pure et simple. Dans cette stratégie même, les crassiers apparaissent d'autant plus ennuyeux qu'ils montrent une certaine réticence à se végétaliser. 25

Photo : Anne Michaud

Crassier de l'Eparre

Morceau de musée

Avec la création du Musée de la Mine, les terrils acquièrent une légitimité nouvelle, celle de patrimoine industriel et technique. Participant à la trilogie plâtre-espace de production, gare du Clapier-espace d'expédition, terrils-espace de déchets, ils contribuent donc à la cohérence d'un musée "de site" dont l'ambition est de conserver installations et mémoire dans le paysage initial. Leur importance muséographique et emblématique s'exprime clairement par le choix du logo du musée. Le profil graphique des deux mamelles, qui vient chapeauter le nom de Couriot, est apparu largement aussi signifiant que le classique chevalement utilisé par de nombreux autres musées de la mine.

Le discours muséographique s'élaborant à partir du choix du moment le plus représentatif de l'activité en question, restituant en général les objets dans leur aspect de fonctionnement, le crassier le plus parlant muséographiquement sera donc un crassier le plus près de son aspect initial, à la lisibilité maximale, c'est-à-dire un crassier nu 26 et bien noir !

Lieu d'alchimie

Dans des conditions particulières, les terrils en combustion donnent lieu à des cristallisations diverses : salmiac, soufre... et celle, spectaculaire, du réalgar, résultat de la sublimation de vapeurs d'arsenic. Bien que n'ayant pas de valeur marchande importante - le réalgar est un minéral instable -, les crassiers furent l'objet d'une véritable ruée 27. Les conditions de récolte (les collectionneurs de minéraux venaient encordés, la nuit, pour échapper à la surveillance des gardes !) et le contexte (rivalité entre collectionneurs, principe de chasse gardée) ont contribué à tenir secrète cette collecte et tabou le réalgar 28. On ne peut que le regretter car cette création suggérant une des plus belles représentations du crassier (celui d'un alchimiste qui transforme la crasse en pierre précieuse), l'auréole d'une dimension mythique : processus de régénérescence comme un Phénix qui renaît de ses cendres...

Le réalgar a fait courir les collectionneurs la nuit, par temps de neige et encordés ! Aujourd'hui, il n'existe plus guère qu'à l'état de symbole, mais quel symbole ! Le crassier qui transmute la crasse en pierre précieuse, symbole même de l'inventivité de St-Etienne. Mais combien de Stéphanois connaissent le mot " réalgar " : voilà bien le problème !

" Petit Sahara"

Les conditions particulières offertes par le crassier (pauvreté en humus, acidité, aridité, chaleur due à la combustion interne ou à la réverbération sur la surface noire...), répulsives pour les espèces végétales et animales locales, se révèlent attractives pour des espèces étrangères quelquefois très éloignées du voisinage 29. Le crassier devient ainsi peu à peu fertile par l'intermédiaire de ces plantes dites "pionnières" qui font preuve d'un véritable "héroïsme" 30. Ce phénomène de colonisation d'espaces difficiles, aux conditions extrêmes, ainsi que leur inhospitalité pour l'homme qui en font une réserve naturelle 31, ont valu aux crassiers de Michon le classement Z.N.I.E.F.F. 32

" Lieu d'exploits"

Éric Jalon exécuta le 1er avril 1984 une descente à skis sur un des crassiers de Michon : " Non pas sur crassier enneigé, mais sur crassier nu... parce que c'était difficile", dira-t-il au journaliste de FR3 venu le filmer. Didier Terme proposa pendant l'été 1987 une installation sur l'Eparre à base de rubans aux couleurs de la ville : " Tous les jours je passais devant le crassier. Cela m'obsédait. Peu à peu, je me suis senti obligé d'intervenir..." Des étudiants viennent régulièrement, dans le cadre du bizutage, inscrire en grosses lettres de plâtre le nom de leur établissement, ENISE, au sommet de l'Eparre... Les enfants des cités voisines, squattant le sommet, le coiffent de constructions éphémères... On pourrait multiplier les exemples. A travers eux, les crassiers se révèlent des lieux d'individuation, des lieux de défi où l'individu dépasse les interdits et les difficultés et, se faisant, se dépasse lui-même.

Est affirmée également la puissance d'interpellation de leur forme triangulaire 33. Il s'agit d'un lieu qui ne laisse pas indifférent mais qui, au contraire, interpelle et pousse à agir : espace réactif et incitatif.

La logique d'intervention - mais y en a t-il une ? -, c'est la conservation de la rugosité même du lieu, condition sine qua non à sa qualité de lieu d'exploit. Aplani ou officialisé, fréquenté, il est à penser qu'il perdra et sa rugosité et ses "pratiquants"...

Vers une analyse

Si on avait à faire une carte des regards, on pourrait, très schématiquement, étant entendu qu'aucun regard dans la réalité n'est aussi caricatural et qu'il existe un grand nombre d'interférences, regrouper les regards en deux grandes "régions".

Arrêt sur image

Qu'ils glorifient le passé ou qu'ils le considèrent comme gênant, ces premiers regards, tout en s'opposant fortement sur les logiques d'intervention - de la destruction à la conservation absolue -, se ressemblent étrangement par la qualité de témoin ou de rappel donné à l'objet. Qu'ils sacralisent ce qui reste du passé et l'image ou qu'ils cherchent à l'effacer, ils n'en restent pas moins sous la dictature de la mémoire qui fige l'objet dans le temps - leur représentation du crassier est une image constituée dans le passé et qui perdure - aboutissant à une image fossile. Qu'il soit "montagne rouge" ou "montagne noire", le crassier est d'abord un tas de mémoire ! Identiquement tétanisés par cet a priori et cette référence presque exclusive, les acteurs s'avèrent dans l'impossibilité de s'en dégager et même de nuancer cette image, montrant une quasi-cécité face aux autres regards. De ce fait, ils contribuent à s'auto-détruire, regards fixes sur image fixe...

Otages de la mémoire, les protagonistes s'enferment dans une polémique stérilisante, qu'ils accentuent encore par leur rigidité : l'un surenchérissant sur l'autre, on aboutit à un véritable blocage et à cette impression de tabou et de complexe d'infériorité. C'est cette tétanisation du regard, ce repli sur une image unique du crassier et le refus a priori de tout autre regard qui expliquent en grande partie la réception aux propositions d'ARCO : à l'idée de voir coiffer les deux crassiers de Michon d'un soutien-gorge géant 34, on a crié à la profanation et à l'insulte aux morts et à la profession elle-même, alors que cette installation aurait pu être l'occasion d'évoquer aux générations montantes la fonction nourricière de la mine et aurait pu à ce titre excellemment servir la mémoire ! 35

Le temps libéré

A l'autre bout de la carte, toujours très caricaturalement, une autre génération de regards : les tenants de l'immédiateté, ceux qui utilisent l'existant sans référence au passé. La montagne est considérée non pas par ce qu'elle a été, mais par et à travers ce qu'elle offre dans le temps présent (ses matériaux, ses habitants, ses difficultés, ses formes, ses interdits...) ; en quelque sorte, le crassier est un lieu contemporain sur lequel il est toujours "en train de se passer quelque chose"...

Que ce soit le mouvement qui prime (skieur), la difficulté et le dépassement de soi, l'individuation (skieur, collectionneur, bizutage...), la transmutation (réalgar), l'inventivité (botanistes pour la flore pionnière), c'est le concept de dynamique qui est majoritaire : les mobiles qui sous-tendent ces pratiques convergent tous vers le concept de mobilité, d'évolutif, d'adaptabilité.

Les crassiers, enjeu urbanistique et environnemental

S'il y a quelque risque à opposer aux regards officiels et institutionnels les regards marginaux, on ne peut que constater que ces derniers, mineurs par le nombre et le pouvoir d'intervention, sont majeurs par l'enrichissement qu'ils apportent sur le plan des représentations : regards "créatifs", ils apportent un correctif sensible à une lecture réductrice et contribuent à éviter l'impasse polémique. Ce faisant, ils participent à l'élaboration d'un concept global des crassiers, essentiel pour les urbanistes. Ils exhument des qualités, beautés et clefs du crassier, ils pointent une spécificité du crassier à côté de celle historique, ils rétablissent un équilibre et donnent une épaisseur à la thématique dont les urbanistes, dans le processus de requalification, ne peuvent que tenir compte s'ils cherchent une solution "juste", s'ils ne veulent pas passer à côté du potentiel de cet énorme existant. Ils aident donc au débat " intervention ou non-intervention" et au choix d'une requalification.

Dans cette globalité de vision, pas question de nier l'histoire, mais de corriger l'image qui par son exclusivité contribue à la perte même de l'objet... Pas question d'en faire des espaces-loisirs (terrains de VTT ou pistes de ski) comme l'extrapolation en serait facile, et comme il est fait et projeté dans le Nord : d'abord parce que le contexte géographique est différent 36, puis parce que, à côté du gommage historique, l'institutionnalisation d'une pratique de loisirs passerait à côté d'une certaine "rugosité" du crassier, lui ôtant son pouvoir réactif et partie de sa "magie".

Sur le plan environnemental donc, ces pratiques créatives poussent à inclure, même si cela apparaît contradictoire pour une ville dont le souci d'ordre et de sécurité est prioritaire, la dimension de sauvagerie, l'aspect indompté et incontrôlable, la dimension vivante et en dehors de l'homme. Accepter d'être presque absent, comme pour une réserve ou une jachère. Elles suggèrent pour le crassier un rôle de contrepoint, sorte de terrain d'aventure, lieu brut et rugueux, qui manque tant aux banlieues bétonnées, lieu non nivelé qui excite l'imaginaire.

Les qualités et les symboles exhumés sont tels qu'ils poussent à laisser le crassier tel quel, l'étayant seulement d'une sensibilisation régulièrement ravivée par des coups de projecteurs, du genre de l'installation éphémère, respectueuse et efficace de Didier Terme.

A supposer qu'une végétalisation artificielle soit nécessaire, plutôt qu'une banalisation par projection de pelouse, ces représentations du crassier nous suggèrent une végétalisation "extraordinaire" (pourquoi pas des palmiers, par exemple ?) qui par leur spécificité végétale exprimerait les spécificités historique et géologique des crassiers...

Une autre approche du patrimoine

A la fois illustration presque caricaturale du processus d'inversion patrimoniale (un objet usuel, voire trivial qui devient monument), les crassiers apportent par leur aspect évolutif un exemple de cas limite : se végétalisant, ils perdent de leur lisibilité historique alors que la logique patrimoniale aimerait les voir rester nus, dans l'état le plus proche de celui initial.

Leurs dimensions, ainsi que l'impossibilité dans laquelle on est de continuer à les faire fonctionner, les font classer dans les "encombrants", comme les bateaux de guerre ou les hauts fourneaux... A la différence seulement qu'au lieu de rouiller, ils se végétalisent ! Mais le résultat est le même quant à la lisibilité qui s'amoindrit avec le temps qui passe.

La tentation de les "pelouser", faute de pouvoir les conserver absolument nus, est assez similaire à celle d'apposer une couche de peinture sur les parties nues d'une machine. La peinture apposée empêche la machine de rouiller, elle écarte dans le même temps l'aspect "sale" 37 qui peut s'avérer répulsif pour le public. Mais elle n'est pas le reflet du métal constitutif. De même, une pelouse n'est pas l'expression des caractéristiques du crassier comme l'est une végétation pionnière, reflet de la chaleur interne et donc de l'originalité profonde du crassier. En ne laissant pas le temps à la végétation pionnière de s'exprimer - le recouvrement est effectivement beaucoup plus long qu'une végétalisation artificielle -, on nie la spécificité et l'historique même du crassier.

Bien au contraire, en intégrant cet aspect évolutif dans la problématique, on adjoint au patrimoine "bâti", technique et industriel, le patrimoine biologique et paysager, et ce faisant on lui offre une extension de poids et surtout une cohérence avec le reste 38. On donne aussi une valeur à la trace, à l'histoire immédiate : à la prééminence du choix historique, à la focalisation autour d'une esthétique irréprochable mais peu suggestive bien que pertinente sur le plan historique, au décapage et décrassage 39 sans compromis, on oppose l'épaisseur des vécus quels qu'ils soient, la superposition des "couches" comme des couches sédimentaires et la continuité historique dans une vision d'ensemble.

Par leur position de cas limite, les crassiers étirent le champ des réflexions, remettent en question ou plutôt dynamisent le domaine, contribuant à son évolution et à son débordement, proposant un état de questionnement, une mise en mouvement d'une grande valeur intellectuelle.

Un regard déjà global, un regard dans le bon sens...

Parmi les différents regards qu'on a vus ci-dessus, l'un occupe une place à part : celui de la population ou des "gens de la rue" chantés par les poètes. Ce qui le distingue, c'est à la fois la mémoire et les pratiques contemporaines, mais surtout la mise en parallèle de ce qu'ont été les crassiers et de ce qu'ils sont actuellement, une considération non pas ponctuelle mais linéaire : la végétation de type naturel à l'assaut du sommet, c'est le noir qui devient vert, le stérile qui devient fécond. Cette lecture exhume une des caractéristiques les plus symboliques du crassier : la valeur de métamorphose, la dimension évolutive des crassiers. Par le jeu de l'identification acquise via l'aspect vivant et nourricier des crassiers, les Stéphanois en tirent une sorte d'allégorie de leur propre potentiel de reconversion, une reconversion possible donc à partir de ses propres moyens, de ses propres matériaux constitutifs et de son essence profonde : "Les crassiers, noirs ? Mais non, regardez-les : ils sont verts ! Si les crassiers reverdissent, c'est signe que la ville renaît." Écho et rappel de l'inventivité des Stéphanois, cette régénérescence peut avoir également effet de stimulant, donner au patrimoine non seulement une valeur de fondement mais aussi de stimulant psychique. Relation forte d'une population avec son patrimoine...

De près, de loin... De près, à nouveau...

Ce regard de bon sens est donc un regard déjà global, qui tire le meilleur parti de la spécificité des crassiers. Mais il apparaît trop peu affirmé, sous influence bien souvent. Pour sortir de cette situation, notre rôle est donc, non pas de modeler les regards, mais bien d'accoucher une image existante, encore insuffisamment exprimée.

L'Eparre vu de dos : ready-made stéphanois... Une indéniable force plastique, un surgissement qui crée toujours l'étonnement... Appel à la verticalité et à la spiritualité. Un peu des expressions verticales de l'artiste Barnett Newmann (cf. " Jericho ", coll. du Musée national d'Art moderne, Centre Georges-Pompidou).
Au moment de la pyramide du Grand Louvre, on négligerait nos propres triangles dans le paysage ? " S'ils n'existaient pas, il faudrait les inventer ". Une autre collection pour Saint-Etienne : l'Eparre, le Fay, les jumeaux de Michon...
 

Photo J.-F. Caron, Actes du colloque "Terrils", Liévin, 1990.

Notre retard dans la réflexion "crassiers" par rapport au Nord-Pas de Calais peut se transformer heureusement, permettant finalement une proposition réellement originale et pas seulement plaquée, un apport sur le plan, sinon de la typologie des crassiers, du moins de leur requalification. A St-Etienne, nous avons la chance de posséder un parc de crassiers encore suffisamment important pour pouvoir laisser s'exercer tous les types de regards. S'il apparaît impossible d'appliquer un regard global, qu'au moins les crassiers soient l'occasion d'un véritable exercice de démocratie !

Il s'agit de réaffirmer le Stéphanois dans son intuition par des éléments de connaissances (le cas du réalgar par exemple viendrait apporter une note alchimique brillante), exposer, au sens fort du terme, des éléments qui l'étayeraient et donner des outils pour une confiance nouvelle. Restituer également l'homme de la rue dans un sentiment de compétence et lui redonner une responsabilité vis-à-vis de ce qu'il estime ne pas lui appartenir, soit convaincre de la qualité de "biens communs" que peut avoir tout élément du paysage, au-delà de la propriété foncière, puisque par le regard il appartient à tous... Faire retrouver également la proximité disparue (par des circuits de découverte ou redécouverte) ! La première des choses serait de redonner une fierté apte à changer le regard extérieur et le regard interne!...

Et la laideur devient plus que beauté...

A ce sujet, je dois reprendre l'anecdote du Parisien évoquée ci-dessus. Quand j'ai compris qu'il parlait des crassiers, je l'ai interrompu avec l'autorité de la passion et lui ai dit que ces crassiers, justement, je les étudiais, je les trouvais beaux et je les défendais ! Il a paru estomaqué, il a rougi, il a perdu de sa belle assurance et s'est mis presque à proférer des excuses ! Puis il s'est montré curieux, comme heureux d'être contrarié dans son attitude désabusée de colonialiste, heureux d'une réaction qu'il n'attendait plus. Et finalement tout prêt à se laisser convaincre que cette chose a priori laide était en fait très belle... Comme si cette fierté, cette conviction que j'avais montrée, auréolait l'objet, le positionnait comme objet digne de regard, le faisait basculer dans le registre des choses dignes d'intérêt, processus du ready-made de Duchamp, chose d'autant plus intéressante que son "extrême laideur" promettait une densité de métamorphose assez extraordinaire, apte à le bousculer, à le transporter, en somme, à le métamorphoser en... un autre !

J'ai senti alors que ma démarche était "juste" et qu'il ne manquait à St-Etienne qu'un peu de fierté, que tout était question de qualité de regard et de conviction : tant c'est le regard qui fait l'oeuvre que le crassier s'enfle sous un nouveau regard, se colore, s'anime et grandit. Un objet ne naît pas "patrimoine ", il le devient à force de regard : c'est devant ce processus que le Parisien s'étonnait comme devant une naissance. Alors, au diable la modestie, c'est de conviction que St-Etienne a besoin et surtout... d'amoureux !

En attendant que des tables rondes précisent une option, en attendant qu'il soit statué sur les crassiers, laissons-nous porter par ce flux de concepts, par cette intellectualité, dans une indétermination en osmose avec l'état germinatoire du crassier qui irradie encore de tous les possibles, espace ouvert, espace de liberté individuelle... Pendant que le crassier n'est encore ni détruit et réduit à pur souvenir, ni tout à fait monument, entre ces deux extrêmes donc, apprécions-le, mouvement à l'état pur... Avant qu'il ne soit déterminé, figé, d'un côté ou d'un autre, profitons-en, vite.

* Anne MICHAUD, diplômée de l'école des Beaux-Arts et de l'Institut d'Histoire de l'Art de Lyon, est chargée de mission auprès des Musées de St-Etienne.

A l'occasion de cet article, l'auteur tient à remercier chaleureusement tous les acteurs, individuels et institutionnels, qui lui ont apporté leur témoignage et leur soutien. Il invite chaleureusement les lecteurs à réagir à cette réflexion.

En-tête : Eric Jalon descendant un crassier de Michon à skis

Article paru dans le Bulletin du Vieux St-Etienne # 179, 1995/3.

© 1995 - Les Amis du Vieux St-Etienne


L'aventure de la mine

 
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Notes

1 Cette réaction ressemble étrangement à celle de Lucien Bodard, envoyé spécial de France-Soir dans les années cinquante, qui fut frappé "par l'image écrasante " des crassiers de Couriot encore en activité et en tira un portrait de la ville d'un misérabilisme aigu. Le témoin rapporte qu'effectivement à cette époque, on ne voyait pas les crassiers, on ne voyait qu'eux !

2 Etude de faisabilité d'un circuit de découverte de l'habitat minier et des crassiers, dans le cadre des Musées de St-Etienne et sous la responsabilité scientifique de Thierry Veyron, Musée de la Mine.

3 Un peu comme des couches de sédimentation, avec des relations de dépendance. Cf. la réflexion qui me fut faite un jour au téléphone : " Je n'ai rien à dire... Mais venez quand même..." qui laissait supposer la coexistence d'un regard officiel et d'un autre sous-jacent qui surgissait pour peu que l'individu oublie son autocensure...

4 Les crassiers de Michon se sont construit une véritable personnalité qui les hisse du statut de déchet à celui, presque acquis, bien que non reconnu officiellement, de monument, le processus empruntant presque du conte de fée ! Ils ne sont pas protégés bien que cela apparaisse acquis avec évidence auprès de tout un chacun.

5 Association "La Chaîne des terrils ", à Liévin, créée en 1989 et organisatrice d'un colloque sur la requalification des terrils en 1990.

6 "De près, de loin. Une histoire de regards : les crassiers stéphanois", en collaboration avec le Service Environnement de la Ville de St-Etienne, janvier 1995. Pré-étude de représentations des crassiers, réalisée à partir d'une cinquantaine d'interviews, ce dossier a pour vocation de susciter des études et une réflexion générale. Il est consultable au Service Environnement.

7 Voir les ouvrages et articles de Henri Ollagnon.

8 Sinon celle issue de mon domaine de compétence : la médiation et donc la considération des différents points de vue, pour un meilleur dialogue avec le public.

9 "Terril" est le terme générique pour désigner les entassements de stériles au voisinage d'une mine ; "Crassier" celui pour désigner les amoncellements de déchets provenant d'une usine métallurgique (il est issu de "crasse" : scories, surnagement de matière sur le métal en fusion..). Par contamination, "crassier" a fini par désigner, familièrement, les terrils, "terril" continuant à être employé par les ingénieurs. Plus largement, "crassier" désigne une décharge... Le terme possède donc une connotation péjorative, d'où la volonté, lors d'une démarche de revalorisation, de s'en dégager. Cf. la plaquette de présentation de la Chaîne des Terrils : " Sortir de l'association péjorative de terril-crassier".

10Ce qui explique la forme conique qui est la forme la plus stable et la moins encombrante. La forme des crassiers dépend de plusieurs facteurs : la place dont on dispose (le crassier conique correspond à un encombrement minimum, le crassier Saint-Pierre à la Ricamarie au contraire s'étend sans contrainte), la configuration du terrain (les crassiers de la vallée du Gier), les moyens de transport et de culbutage : par chevaux ou camions (crassier Saint-Pierre), ou rails et téléphérique (crassiers de Michon et de l'Eparre). Leurs masses sont également un reflet de la technique du fond : peu importantes du temps de remblayage, plus imposantes dès la technique du foudroyage.

11 Pour éviter les éboulements et les poussières, plantation par exemple sur les crassiers de Michon d'abord de cèdres, puis de robiniers.

12 Les terrils sont propriété privée et, de plus, leur accès est considéré comme dangereux : leur ascension est donc interdite...

13 Visible à la Cinémathèque de St-Etienne.

14 Le travail de l'eau assure une certaine stabilité.

15 A ce propos, on cite souvent le cas de la route de Michon (de St-Etienne à Saint-Genest-Lerpt) : construite en urgence pour la réception du Général de Gaulle, les remblais utilisés en sous-couche sont entrés en combustion quelques années plus tard, provoquant affaissements et problèmes de visibilité. Le coût de la remise en état de cette route, jamais définitive, a contribué à la mauvaise réputation des crassiers et de leur matériau "évolutif".

16 Cette combustion peut durer des années. Le crassier peut également " se réveiller" très longtemps après sa création.

17 Dans les années soixante-dix, beaucoup d'allées de jardin furent ainsi revêtues. La combustion peut être provoquée artificiellement : cela donne un schiste rouge de meilleure qualité. A noter l'exploitation du crassier de Rieulay, dans le Nord-Pas de Calais, dont le schiste rouge fournit le sol de Roland-Garros... Ce crassier est exploité sur trois plans (schiste rouge, charbon et schiste noir pour remblai).

18 L'exploitation devrait durer trente ans pour parvenir à l'arasement.

19 Il s'agit de crassiers d'avant les années cinquante : ils contenaient alors une certaine proportion de charbon qui les rendait inflammables. La pratique du triage avec la liqueur dense (tri par densité) conduit à des crassiers pauvres en charbon comme à l'Eparre, qui ont peu de chances de brûler.

20 "C'était des lieux de jeux, comme un terrain vague. On faisait des cabanes avec le bois et l'atmosphère était un peu celle de la guerre des boutons..."

21 Combien de Stéphanois se souviennent d'avoir été emmenés là-haut, enfants, par leur mère inquiète, pour respirer les fumerolles indiquées comme traitement de la coqueluche...

22 "Lancez l'idée de raser les crassiers et vous verrez un comité de défense se constituer dans la semaine... Si les crassiers étaient rasés, les Stéphanois ressentiraient une langueur, un trouble psychologique, somatique, sans savoir pourquoi... La population stéphanoise ressentirait cette ablation comme une femme qui revient de l'amputation d'un sein : une mutilation..." Mais cet affectif ne se porte guère que sur les jumeaux de Couriot...

23 Albert Camus déclara au lendemain de la seconde guerre mondiale : " ...Un pareil spectacle est la condamnation de la civilisation qui l'a fait naître..." Et Camus de continuer en laissant entendre que si l'enfer existait, il devait ressembler à St-Etienne...

24 Bien sûr, les opérations de revégétalisation n'ont pas que cette motivation (fonction de fixation, de dépolluant...).

25 L'Eparre n'ayant pas brûlé, l'instabilité de ses matériaux pose un réel problème à l'installation d'une quelconque végétation. Deux essais, celui de plantations à l'aide de terrasses et celui plus récent d'un " traitement pelouse" sont encore très visibles. Plus ancienne tentative, en 1976, à l'aide de fascines et d'une fertilisation par apport des boues du Porchon. La deuxième, plus récente, en 1991, par projection hydraulique de gazon est toujours poursuivie par une société spécialisée dans le réensemencement de terrains dégradés.

26 Quitte à le planter, pour respecter les impératifs de sécurité et de stabilité, puis à couper les arbres, ne conservant que les racines !

27 Notamment de la part des Allemands "qui venaient chercher le réalgar par pleins camions", le réalgar faisant à Munich le succès d'une importante exposition annuelle...

28 Un de mes "tests" consistait à demander si la personne interviewée connaissait le réalgar !... Une très forte majorité a répondu négativement. Cela illustre bien le paradoxe : presque inconnu des Stéphanois, ce minéral apparaît pourtant dans les catalogues de minéraux accompagné du nom de... La Ricamarie (Le crassier Saint-Pierre) !

29 Les graines sont amenées par les oiseaux, le vent, à partir de très loin ou des... balcons stéphanois !

30 On a parlé de plantes mexicaines ! En attendant des études plus récentes, évoquons, plus prosaïquement, la Nardurus Halleri remarquée par le biologiste Béguinot.

31 Madame Lebreton, universitaire lyonnaise, a laissé un souvenir durable de sa fréquentation des crassiers : "Pour elle, les crassiers représentaient quelque chose d'exceptionnel, un petit Sahara dans le continent français, colonisé par des scarabées qui arrivaient directement du désert ! Un monde dans un monde, très différent, très mystérieux, magique..."

32 ZNIEFF : Zone Naturelle d'intérêt Ecologique Faunistique et Floristique. Mais ce classement, donné vers 1986, n'est en aucune façon une protection : il ne fait que signaler l'intérêt de cette zone.

33 Le cône (famille de la pyramide) est un symbole de dépassement, d'élévation, de convergence et de résolution des conflits.

34 L'association ARCO avait fait cette proposition, entre autres, dans son projet de Festival du Comique vers 1985.

35 De même, cette "tétanisation" du regard explique l'oubli curieux des crassiers dans les ouvrages promotionnels sur la ville, ainsi que la proposition, dans le premier projet de Bofill, d'un immeuble-écran devant Couriot... La réticence aussi peut-être, de la part des Houillères, à donner des autorisations pour des visites de crassiers, tout incident pouvant raviver la culpabilisation, alors même que ces pratiques du crassier contribueraient à lui construire une nouvelle image et à amoindrir d'autant cette culpabilisation.

36 Nous avons nos montagnes, le Pilat tout proche, contrairement au Nord-Pas-de-Calais où les crassiers représentent les seules déclivités géographiques et poussent donc à des requalifications dans ce sens.

37 Cf. le complexe du "sale", relatif aux musées de site, dénomination par André Desvallée.

38 Les crassiers qui se végétalisent évitent de donner l'aspect de "bout de carte figé dans le passé" que risque toujours de donner un musée de site et qui effraie tant les décideurs urbains, comme une gangrène du passé. Sur ce point, les relations entre musée de site et municipalité ne sont jamais simples...

39 Peut-on vraiment décrasser quelque chose dont la crasse est le principal constitutif ? Ce sont les enfants, qui par leur insistance sur les crottes de lapin du crassier (conte raconté et réapproprié par une classe de CE1, Marie-Hélène Beleymet, École Saint-Michel...), m'ont ramenée à une perception "juste" du crassier. Il y aurait beaucoup à dire sur l'apport des enfants quant à la conception du patrimoine. Leur approche sans nostalgie permet de décrypter les valeurs-archétypes d'un objet. A l'occasion de la présentation du conte Histoire de Help, l'enfant amoureux des crassiers, cette classe de CE1 a obtenu l'autorisation de visiter plusieurs crassiers du bassin stéphanois. Une participation heureuse au " nouveau regard " de la part des Houillères du Bassin Centre-Midi et de la Loire...

 
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