LA RECONVERSION PERMANENTE DES SAVOIR-FAIRE AU COEUR DU DEVELOPPEMENT INDUSTRIEL DU BASSIN DE SAINT-ETIENNE

L'exemple de la filière métal-mécanique

De nos jours, la filière aciers spéciaux-machines outil-électronique-robotique constitue un des cas les plus frappants de la capacité des industries de la région Rhône-Alpes à se reconvertir, à partir des branches traditionnelles de son industrie. Il s'agit de filières complètes de production des matières premières au produit prêt à la consommation.

C'est la mutation de la métallurgie stéphanoise qui servit de point de départ au développement du capitalisme en Rhône-Alpes sous sa forme industrielle :

- 1820 : installation de la première aciérie (acier naturel) des frères Holtzer à Cotatay (Le Chambon)

- 1829 : même chose à Unieux.

- 1822 : création de la forge anglaise (fer puddlé) de la Compagnie Anonyme des Fonderies et Forges de la Loire et de l'Isère (Terrenoire). Mise à feu du premier haut fourneau de la Loire.

- 1841 : utilisation du premier marteau-pilon dans l'atelier de forgeage de Petin et Gaudet (Rive-de-Gier).

- 1849 : absorption de Germain Morel par Petin et Gaudet, qui a réalisé à St-Chamond au laminoir le premier bandage sans soudure.

- 1852 : transfert par Jacob Holtzer du procédé de puddlage de l'acier.

- 1853 : implantation des frères Marrel à Rive-de-Gier.

- 1854 : fondation des Aciéries et Forges de Firminy par Verdié sur la base d'un brevet pour le " métal mixte " (acier soudé sur fer), création de la Compagnie des Hauts Fourneaux, Forges et Aciéries de la Marine et des Chemins de Fer par fusion des frères Jackson et de Petin et Gaudet, introduction par les aciéries Holtzer de la fabrication des aciers moulés en provenance de Bochum dans la Ruhr.

- 1859 : les frères Marrel mettent en place un marteau-pilon de 25 tonnes, le plus puissant de son époque.

Ici, la mise en oeuvre et l'expansion des nouveaux procédés (diversification des filières de l'acier naturel et de l'acier fondu) n'ont été possible que grâce à la présence de la houille - nécessaire à la fusion et à la réduction du métal - et surtout à celle de savoir-faire accumulés précédemment dans la transformation du métal.

Des ouvriers anglais, alsaciens ou allemands, selon les procédés, ont certes été embauchés - ce qui prouve qu'un bon transfert technologique requiert la participation des travailleurs qui sont directement en contact avec la transformation de la matière et pas seulement celle des ingénieurs ou industriels -, mais une telle " greffe " n'a pu prendre que parce que la main d'oeuvre locale avait une expérience du travail du métal et notamment du forgeage au martinet, nécessaire tant dans la filière de l'acier fondu que dans celle de l'acier naturel, entre une première élaboration du métal et son utilisation proprement dite (par exemple l'étirage dans le procédé anglais et le corroyage dans le procédé allemand).

C'est en outre à partir de ce même savoir-faire, transformé par le passage du martinet au marteau-pilon, que s'opéra la convergence de ces filières dans la fabrication de pièces de plus en plus performantes en taille, qualité, requises par les besoins de l'armée (canons, ...), de la marine (blindages,...), des chemins de fer (rails,...) et de la sidérurgie elle-même (outillage,...). En 1860, la Loire livra ainsi au commerce les deux-tiers des aciers produits en France et occupait environ 9.500 ouvriers dans la sidérurgie. Les principales sociétés métallurgiques de la Loire étaient d'ores et déjà constituées (Marine, Firminy, Marrel, Holtzer, Terrenoire,...). On a bien là, à l'époque, le coeur de la " grande industrie " en Rhône-Alpes.

Le premier signe du grand tournant de la fin du XIXe siècle est de même le renouvellement, plutôt que la reconversion, de la métallurgie stéphanoise. On fait remonter cette " crise " à la découverte du procédé Gilchrister-Thomas de conversion de fonte en acier qui permettait d'exploiter les minerais abondants mais phosphoreux de Lorraine. Elle se fit durement sentir en 1880 dans la Loire (baisse annuelle de la production locale de plus de 60.000 tonnes) conjointement à la crise générale de suraccumulation.

Cet épisode ne fit qu'accélérer un processus de spécialisation de la sidérurgie stéphanoise dans la fabrication de qualité. Ainsi paraissent en 1860-1861 deux mémoires de Grüner, professeur à l'École des Mines de Saint-Etienne, sur le procédé de conversion Bessemer, mis au point un an plus tôt par Jackson, Petin et Gaudet à St-Seurin, près de Bordeaux, et appliqué industriellement par les mêmes un an plus tard à Assailly dans la Loire, avant d'être adopté en 1865 à Terrenoire. En 1867, le procédé Martin-Siemens connaît lui aussi sa première mise en oeuvre industrielle chez Verdié. Dans les deux cas, on a recherché une plus grande maîtrise de l'affinage pour approvisionner l'armée (" bataille canon/cuirasse ", fusil Chassepot en 1866) et les chemins de fer (le rail d'acier s'use 24 fois moins vite que le rail de fer) de produits fiables en grande quantité. On développe à ce propos des recherches sur les nuances de l'acier en fonction des modes opératoires et des additions d'alliages en diverses proportions. En 1877, J.-B. Boussingault et Aimé Brustlein fabriquent chez Holtzer à Unieux des ferrochromes et des aciers au chrome pour la première fois en Europe.

Lorsque survient le développement en masse de la sidérurgie lorraine, la région stéphanoise est donc déjà bien préparée à retrouver son rôle ancien de transformation plutôt que de première élaboration des métaux. Elle se remet à importer des gueuses de fer, comme elle le faisait autrefois et développe en aval des activités de métallurgie fine (fonderies de canons et d'obus, laminage de tôles et de plaques de blindage) et de construction mécanique (fabrique d'outils, de machines...) dont la diversification va de pair avec la mise au point de nouveaux alliages.

Fonderies et Forges de Terrenoire
Médaille bronze (1859)
- André Galle (1761-1844)

Une véritable filière métal-mécanique naît ainsi de la maîtrise de la transformation des métaux. En particulier, la filiation de la production des cycles par rapport à celle des armes, accompagnée d'une convergence des technologies autour de la machine-outil pour l'usinage du métal, est très nette. La " Manufacture française d'armes et cycles " fondée par Mimard et Blachon en 1894 illustre parfaitement cette double fabrication. C'est le travail de sous-traitance qui va dominer, avec des spécialisations fondées sur le savoir-faire local, permettant de prolonger le caractère " familial " du capitalisme qui s'y est développé dans sa phase naissante, au contraire de Lyon voire des Alpes, où se développe un mouvement de monopolisation d'où sortiront les grands trusts qui ont leur origine dans la région.

 

Source : AUZIAS Jean-Marie, CHATRON Bernard, DIBILIO Philippe, JACOT Henri, NGUYEN Tchen, Rhône-Alpes, la naissance d'une région, Lyon, Fédérop - Librairie nouvelle, 1983, 369 p.

© 1996 / Ph. Chapelin
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