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LE 4 mai 2007

Conférence : la société japonaise a t’elle changé ?

Conférence de Monsieur Gérard BACCONNIER, professeur agrégé de géographie, enseignant en classes préparatoires HEC, docteur es-lettres, grand spécialiste de l’espace japonais (le samedi 17 mars 2007 à l’hôtel TENOR pour l’AMOPA Loire)

Les occidentaux passent leur temps à se demander si le Japon s’est occidentalisé, ce qui agace beaucoup les Japonais. Eux préfèrent voir le problème de la modernisation du Japon, parallèle à celle de l’Occident, mais pas nécessairement d’origine occidentale. La société japonaise a-t-elle changé ? fausse question mais les Japonais de ce début du XXIe siècle voient disparaître peu à peu de nombreuses caratéristiques qui paraissaient éternelles. Il faut aussi se demander pourquoi la société japonaise a connu de profondes mutations depuis 15 ans.
Ma problématique sera donc : le Japon est-il en train de réutiliser son slogan wakon yosai (esprit japonais, technique occidentale).

I – Quelles sont le caractères traditionnels de la société nippone au début des années 90 ?

Les Japonais tiennent à considérer leur langue comme unique, sans relation avec aucune autre. Le shintoïsme est une religion proprement nippone, fondée sur le culte des kami qui sont des esprits matérialisés par des phénomènes physiques (cascades, montagnes comme le Fuji Yama, etc.). Jusqu’en 1945, le tenno (empereur) était considéré comme un dieu, descendant de la déesse du soleil, Amaterasu, née de l’œil gauche du dieu créateur Izanagi.
Jusqu’en 1945, les archéologues et les historiens devaient prendre pour acquis cette tradition. Les Japonais pratiquent aussi le bouddhisme, en particulier pour les rites funéraires.

1) la prépondérance du groupe et la notion d’uchi

La nation nippone est grégaire. Les Japonais s’identifient à leur groupe de référence : pour leurs voisins et leur famille, ils appartiennent à une entreprise (plus elle est connue, plus ils sont respectés) ; pour leur entreprise, ils sont membres d’une division (plus elle est performante ou vitale pour l’entreprise, plus ils sont valorisés) ; pour leur division ou leur entreprise, ils font partie d’une doki* (par exemple, la promotion 2005 de l’université Waseda).

2) la hiérarchie : le système ôyabun / kobun

En effet, plus encore que les autres sociétés asiatiques, la société nippone privilégie le groupe et une hiérarchie acceptée permet aux individus de ne pas perdre la face. Chaque Japonais est le supérieur de certains et l’inférieur d’autres, enchaîné par des obligations réciproques. Ainsi, le cadre qui rencontre un client ne peut pas boire sa tasse de thé avant le client ; si celui-ci ne veut pas utiliser sa supériorité hiérarchique, le cadre boira son thé froid ; mais ce cadre sera en position de supériorité face à son subalterne au bureau. La hiérarchie n’est donc pas figée. Les supérieurs hiérarchiques ont l’obligation de mettre en confiance et d’encourager ceux qui se trouvent sous leurs ordres, en retour ceux-ci doivent lui faire confiance et lui être fidèles. Effet pervers, la corruption peut se développer grâce au silence d’obligés qui avaient cachés les fautes de leurs supérieurs voire de leurs inférieurs (scandales politico-financiers).

3) la recherche du consensus

Afin d’être plus fortes, les entreprises font pression pour que règne l’harmonie (wa) entre les membres ; les conflits sont refoulés ; chacun sait que la déviance ne sera pas acceptable. Jusqu’à présent, dans les entreprises, les employés étaient notés selon les efforts qu’ils avaient fournis et non sur leur réussite, considérée comme l’œuvre du destin.

4) les exclus : burakumin, apatrides et étrangers

Les 3 millions de burakumin et les 900000 membres de la minorité coréenne sont souvent rejetés par les Japonais, qui refusent les mariages mixtes (bien que de moins en moins) et leur interdisent les meilleures écoles et l’emploi dans les grandes entreprises.
Les burakumin ("hommes des hameaux") sont les descendants de ceux qui, avant 1871, étaient considérés comme souillés parce qu’ils exerçaient des professions liés à la mort des animaux, en particulier le travail du cuir. Depuis 1871, il est interdit de dire qui est burakumin . A certaines périodes, des listes passent sous le manteau, destinées aux universités, aux entreprises, aux familles qui marient l’un de leurs enfants, afin d’interdire l’entrée d’un burakumin. Ceux-ci ont le choix entre deux attitudes : changer plusieurs fois d’adresse et se diluer dans la masse des Nippons ordinaires (ce sont physiquement, linguistiquement et culturellement des Japonais comme les autres) ou participer à un mouvement de défense des burakumin . L’hostilité du groupe majoritaire s’estompe : dans une enquête de 1993, 10% prenaient les burakumin comme une race à part, 5% répondaient qu’ils interdiraient à leur enfant d’épouser un(e) burakumin, 41% essaieraient de le décourager mais s’inclineraient devant leur choix s’il persistait, 45% respecteraient leur vœux.

Les mariages nippo-coréens, naguère cause d’exclusion de la famille, sont aussi mieux acceptés. Bien que 80% des Coréens vivant au Japon y soient nés (ce sont leurs parents ou leurs grands-parents qui ont été soit expulsés de leurs terres soit amenés de force pendant la guerre), ils sont dans leur majorité considérés comme des résidents étrangers. On les accuse facilement quand un crime est commis, maintenant on montre plutôt du doigt les immigrés chinois ; de 1952 à 1993, chaque étranger a dû porter une carte d’identité avec ses empreintes digitales, les Japonais n’y étaient pas astreints.

Sont marginalisés ceux qui sont acculturés*. Les Aïnous (qui seraient des descendants des premiers habitants de l’archipel, avant la venue de Coréens) et les Okinawais* savent qu’on les reconnaît à leur accent (ils s’expriment le plus souvent en japonais, la plupart n’ayant pas appris la langue de leurs ancêtres), voire leur physique. Le gouvernement subventionne les cours de aïnou. Ils cherchent, en général, à se fondre dans la masse des Nippons qui sont venus s’installer dans leur région et ils acceptent le métissage.

D’autres laissés pour compte sont en majorité considérés comme faisant partie de l’homogénéité nippone. Les journaliers*, chômeurs, vieillards sans ressources, mauvais élèves des écoles bas de gamme, sont socialement démunis. Ils acceptent cependant le consensus, malgré des tentatives de révolte sporadiques.

La société nippone présente ainsi les caractéristiques des sociétés homogènes. Le groupe très majoritaire, persuadé de sa spécificité, renforce constamment sa cohésion par l’entraide mutuelle et l’éloignement de ceux qu’il considère comme différents.

Bilan : La société des années 90 était l’héritière de deux chocs (shoku) : celui de l’ouverture forcée par le commodore Perry en 1853 qui avait permis de supprimer la plupart des aspects féodaux et insulaires (cristallisés pendant la période de fermeture de 1637-1853) du Japon (daimyo, samurai), celui du choc de la défaite de 1945 qui a éliminé le militarisme et l’impérialisme mis en place depuis l’ère Meiji. Etait-elle à ce point paralysante pour nécessiter un changement ?

II – Pourquoi les mutations de la société ont-elles été si rapides ?

Introduction : l’année terrible (1995) a traumatisé les japonais, mais elle s’inscrit dans une crise structurelle de longue durée. En effet, les Japonais ont été traumatisés par ce qui s’est passé en 1995, non par le tremblement de terre, œuvre du destin, mais par les révélations de l’absence d’harmonie entre Japonais : certains entrepreneurs avaient triché en ne respectant pas les normes antisismiques de construction à Kobe ; la secte d’Aum* a osé répandre un gaz mortel dans le métro de Tokyo, tuant 12 personnes, et attenter à la vie du chef de la police nationale.

1) le vieillissement de la population

Avec une espérance de vie à la naissance record, le Japon est devenu, avec l’Italie, le pays où la proportion de personnes âgées est la plus forte. Phénomène relativement récent, il remet en cause une société bâtie traditionnellement autour de la jeunesse de sa population.
Le 31 mars 2005, la population japonaise atteignait 126,869 millions de personnes soit 0,04% de plus qu’un an avant, le plus petit accroissement annuel jamais enregistré. 13,91% de la population a moins de 15 ans, 19,72 a 65 ans ou plus, seule classe d’âge à ne pas décliner (+0,48%). L’Institut national de recherche sur la population et la sécurité sociale prévoit qu’après avoir atteint un maximum de 127,74 millions en 2007, le chiffre de population va commencer à diminuer (en 2004, pour la première fois en temps de paix, le nombre d’hommes a diminué : -10680). L’ISF (1,29 en 2004*) devrait continuer de décliner jusqu’à 1,1 (il est de 1,01 à Tokyo). Comment en est-on arrivé là ?

A partir des lois de 1948-49 qui légalisent l’avortement, le Japon paraît entamer sa deuxième transition démographique qui se traduit tour à tour par :
- le non remplacement des générations depuis 1974 (ISF de 2,05) avec un seuil en 1989 (on passe en un an de 1,66 à 1,57) ; mais, de 1959 à 1966 le Japon avait déjà connu cette situation, avant le "deuxième baby boom" de 1971-74, constitué par les enfants de ceux nés pendant le baby boom de 1947-49.
- le recul de l’âge du mariage (années 80) et de la naissance du premier enfant (l’ISF passe de 1,77 à 1,57 entre 1979 et 1989).
- la baisse de la nuptialité (début des années 90), mais les couples mariés continuent d’avoir autant d’enfants (l’ISF passe de 1,54 à 1,50 entre 1990 et 1994).
- le refus fréquent d’enfant par les couples mariés (après 1995 ; l’ISF passe de 1,42 à 1,36 entre 1995 et 2000) et ce sont les classes creuses qui arrivent en âge de procréer.
- la pratique croissante de l’union libre ou du refus de la vie en commun par les couples mariés (après 2000).

Les raisons de ceci sont teintées d’une spécificité japonaise :
- l’importance du coût des études des enfants, qui peut aller en 1998, jusqu’au tiers du revenu d’un employé diplômé de l’université (pour 2 enfants) ; il a augmenté à, partir du milieu des années 70 et s’est emballé au milieu des années 90.

COUT D’UN ENFANT SCOLARISE POUR SES PARENTS EN 2000 (EN YENS PAR AN)

Etablissementcoût totaldont frais d’inscriptiondont juku et yobiko
Maternelle publique237708714478267
Maternelle privée49645622859713365
Primaire public290106gratuit43593
Collège public445118gratuit162357
Collège privé1242309398962109959
Lycée public50887610732366181
Lycée privé1044464341012106553

Selon les statistiques du Ministère du Travail, un père de 45-49 ans, diplômé de l’Université, travaillant dans une entreprise de plus de 1000 salariés a gagné en moyenne en 2001 : 10266400 yens et un bachelier du même âge travaillant dans une PME de 10 à 99 salariés : 4964700 yens.
D’après tableau 20-28, Japan Statistical Yearbook 2003.

- l’organisation des crèches, qui non seulement sont rares (longues listes d’attente) mais ont des exigences inutiles (apporter plusieurs vêtements de rechange tous les jours, systématiquement utilisés) et des horaires qui obligent à prendre un baby sitter pour aller chercher les enfants le soir.
- la difficulté des congés de maternité pendant lesquels l’employeur ne paie pas son employée, rétribuée seulement par l’allocation de chômage (40% du salaire).
- l’absence de remboursement par la sécurité sociale des frais d’accouchement et clinique, qui peuvent être très élevés (car accoucher n’est pas considéré comme une maladie).
- parmi les plus faibles dépenses gouvernementales de l’OCDE en aide aux familles (en 2001, 0,82% du revenu national contre 2,88% au Royaume-Uni, 3,83% en France et 4,10% en Suède).
- les exigences des jeunes Japonaises (les célibataires ont rarement le revenu auquel elles aspirent). Les Japonaises découvrent qu’elles peuvent vivre et avoir des bijoux sans l’aide d’un homme. En 2003, 54% des Japonaises de la fin de la vingtaine étaient célibataires (mais certaines se marieront plus tard) contre 24% en 1980.

Le Japon est le pays du monde où l’espérance de vie à la naissance est la plus longue, et elle augmente chaque année (en 2004 : 85,59 ans pour les femmes (record mondial depuis 20 ans, + 0,26 ans par rapport à 2003) et 78,64 ans pour les hommes (+ 0,28 ans par rapport à 2003, seuls les Islandais vivent plus longtemps : 78,8 ans depuis 2001). La bonne santé des Japonais s’explique par les habitudes alimentaires, la tradition d’entraide, l’efficacité du système de santé pourtant très économe.

Le système de retraites comporte 4 éléments, dont seul le premier est universel :
- une retraite universelle, somme fixe et modeste versée à tous par l’Etat, correspondant en moyenne à 50984 yens par mois en 2000. Elle est prélevée sur le budget général de l’Etat mais est alimentée à 50 % (2/3 avant 2004) par une cotisation fixe, de 13 300 yens par an en 2000 (passée à 13 580 en 2005), dont sont exemptés les femmes au foyer et ceux qui ont des revenus insuffisants (21% des 20-60 ans en 2000)
- une retraite complémentaire, pour les anciens salariés des entreprises de plus de 5 employés seulement (45% des retraités), versée aussi par l’Etat, mais alimentée par une cotisation de 17,35% du salaire brut versée pour moitié par le salarié et pour moitié par l’employeur. En 2000 elle se montait en moyenne à 176953 yens par mois soit 56% du salaire moyen (mais c’est beaucoup moins en proportion du salaire en fin de carrière)
- une indemnité de fin de service, "pécule" versé par 90% des entreprises de plus de 10 salariés, correspondant en moyenne à 39 à 46 mois de salaire pour quelqu’un ayant travaillé le nombre d’années traditionnel (38 ans pour les diplômés de l’université, 42 ans pour les bacheliers)
- des fonds de pension (il y en a 1000 en novembre 2004 après un maximum de 1878 en mars 1997), gérés par le secteur privé (15% des Japonais). L’ancien système, qui subsiste parfois prévoyait à l’avance la somme qui serait versée comme retraite. Le risque de faillite de nombreux fonds a amené à introduire un nouveau système dans lequel les futures retraites dépendront des cours de la Bourse.
A partir de 2013 (pour les hommes) et 2018 (pour les femmes), les retraites seront touchées à partir de 65 ans et non 60 ans.

2) la crise de la "décennie perdue" (1992-2004) et le chômage, particulièrment intolérable au Japon

- Jusqu’aux années 90, être chômeur était considéré comme infamant :
— ceux qui l’étaient essayaient de le cacher (certains faisaient semblant d’aller travailler) ;
— certains services acceptaient des effectifs pléthoriques pour éviter un chômage qui aurait déstabilisé le consensus (trois personnes pour vendre l’essence à chaque voiture dans les stations services, hôtesses s’inclinant à l’entrée des grands magasins).
- De même, une entreprise qui licenciait perdait la face à l’égard de ses employés :
— pendant les crises conjoncturelles, y compris les premières années de la crise actuelle, plus d’un million de salariés devenaient madogiwazoku ("tribu de ceux près de la fenêtre" : chômeurs internes, payés à ne rien faire) ;
— les conglomérats (kigyo shudan) avaient la possibilité de muter les salariés en trop ;
— les donneurs d’ordre rapatriaient des activités de leurs sous-traitants, les acculant parfois à la faillite
On réalise ainsi le traumatisme apporté par un taux de 5,5% de chômage (en réalité environ 11%) même si les Japonais, se sont désormais presque habitués...
- Depuis le 1er mai 2003, l’assurance chômage (versée, avant, un maximum de 90 jours pour les temps partiels et de 330 jours pour le plein temps, et qui l’est désormais pendant 90 jours pour tous) est passée de 60-80% du salaire perçu à 50-80% :
— Un employé avec un salaire mensuel de 480000 yens n’a plus que 7977 yens par jour au lieu de 9 572 (-17%).
— Le gouvernement justifie sa décision en expliquant que comme les chômeurs ne trouvent que des emplois moins bien payés que le précédent, ils cherchent à recevoir l’allocation le plus longtemps possible, ce qui déstabilise les comptes de l’assurance chômage.
- en 2005, demeure le problème du chômage déguisé des jeunes : le ministère du Travail estime le nombre des NEETS* à 640000, chiffre record déjà atteint en 2003 et 2004 (environ 2% de la classe d’âge), et celui des freeters à 2,13 millions, 40000 de moins qu’en 2004 (années fiscales).

Toutefois, depuis avril 2005, le renforcement de l’amélioration de la conjoncture et une réappréciation de l’avenir par les entreprises semble avoir fait fondre ce que les étudiants avaient appelé "l’ère glaciaire de l’emploi". Les employeurs :
- doivent se préparer au "problème de 2007" (départ à la retraite des premiers baby-boomers, qui n’ont plus que 2 ans pour inculquer leur savoir aux jeunes générations)
- réalisent que les jeunes diplômés ont un turnover plus faible que ceux qui sont embauchés à mi-carrière
- ralentissent les délocalisations, car la production a, de plus en plus, besoin d’une main-d’œuvre aux compétences techniques inconnues dans le reste de l’Asie.
En conséquence, 51,2% des étudiants se sont déjà vus proposer plusieurs offres d’emploi pour avril 2006, et les employeurs acceptent plus facilement de transformer les emplois précaires en emplois définitifs.

3) la pression américaine

Paradoxalement la pression américaine s’est fait sentir d’abord dans l’agriculture. Le gouvernement nippon a dû accepter d’importer du riz, mais les droits de douane demeurent élevés.
Les Américains ont fait pression pour que les entreprises nippones s’alignent sur le modèle américain et privilégient le profit ; les firmes ont sauté sur l’occasion !

Bilan : Il n’est donc pas surprenant que le Japon se soit inventé un 3e choc, afin de se donner l’autorisation de changer. Mais s’agira-t-il d’un bouleversement en profondeur ou d’une simple substitution de "techniques", comme l’adaption de la comptabilité américaine, plus transparent que celle qui existait avant.

III – Une société en devenir

1) l’abandon du système d’emploi à vie

- Le salaire à l’ancienneté est remis en question depuis que la proportion du nombre de travailleurs en fin de carrière a augmenté. Une enquête de 2003 a révélé que 18% seulement des gros employeurs allaient continuer de le pratiquer. Certains, comme Honda ne garderont le salaire à l’ancienneté que pour les moins de 30 ans, considérés comme poursuivant leur formation. La différence de revenus selon la génération va donc se tasser
- La hiérarchie de la société est ébranlée :
- Le salaire au mérite permet déjà à des personnes d’être promues avant leurs aînés, chose impensable avant
- accroître la proportion de femmes sur le marché du travail (le Japon a un retard à rattraper), mais cela risque d’aggraver la dénatalité si rien n’est fait au niveau des crèches. En 2003, 40,8% des femmes ont un emploi rétribué contre 35,9% en 1985.
- encourager l’immigration (le Japon a aussi un retard dans ce domaine)
- Jusqu’en 1997, environ 25% des salariés nippons (ceux embauchés de façon permanente par les grandes entreprises) bénéficiaient de l’emploi à vie* et de salaires augmentant automatiquement tous les ans avec l’ancienneté.
- Dans ce cas, la qualité du travail n’était pas prise en compte pour le calcul des augmentations de salaire, puisque chacun était censé faire de son mieux ; les primes, en particulier le bonus versé deux fois par an (pouvant aller jusqu’à 40% de la masse salariale) étaient aussi calculées en fonction de l’ancienneté et un directeur de succursale déficitaire touchait plus qu’un directeur de filiale excédentaire qui avait moins d’ancienneté que lui.
- Selon un sondage, en 2003, ce système existe encore dans près des 2/3 des grandes entreprises mais seules 18% d’entre elles souhaitent le conserver.
- Depuis 1997, les entreprises embauchent de plus ne plus d’employés temporaires (qui ne sont donc pas éligibles au salaire à l’ancienneté), même les futurs cadres sont embauchés temporairement dans un premier temps.
- C’est en juillet 1998 que la première maison de change a instauré un salaire au mérite afin d’attirer de jeunes recrues ambitieuses, qui jusqu’alors choisissaient des FMN étrangères.
- Désormais, certaines entreprises, comme Honda, réservent le salaire à l’ancienneté aux moins de 30 ans, Nikon envisage de baisser le salaire de certains quinquagénaires pour augmenter celui des nouveaux embauchés.
- En 2003, le gouvernement a annoncé son intention d’appliquer le salaire au mérite aux fonctionnaires, à partir de 2006, une décision considérée par certains comme difficile à mettre en place.

2) Les femmes sont enfin considérées comme (presque) les égales de l’homme

- Dans les entreprises, les femmes, quels que soient leurs diplômes, accomplissent des tâches subalternes (faire le thé, répondre au téléphone, aller chercher ce dont les hommes ont besoin) comme partie ou totalité de leur travail : elles sont les mamans.
- Actuellement les femmes n’ont qu’exceptionnellement accès aux postes de responsabilités. Quand cela arrive, les lois de la concurrence entre collègues sont changées et cela oblige à sortir des attitudes frileuses.
- La créativité devrait pouvoir s’exprimer plus facilement avec l’émancipation des femmes. Les soirées entre collègues dégénéraient souvent en soûleries et ne faisaient qu’accroître l’abrutissement par le travail. C’était la soupape de sûreté du carcan hiérarchisé. Cela renforçait l’immobilisme. La présence de cadres féminins aérera le système.
- Le Japon vit donc le paradoxe selon lequel le renouvellement des années futures sera assuré par l’entrée des femmes dans un cercle qui ne leur était pas destiné et donc devra s’adapter. C’est la dénatalité qui a rendu ceci inéluctable, bien qu’elle compromette l’avenir par ailleurs.

3) Les freeters et le développement de l’individualisme

freeter (furîtâ en japonais) : jeune surfant d’un emploi à un autre (anglais "free" + allemand "Arbeit"). Les freeters, des "parasites célibaires" ?
- Une étude de 2003, montre qu’il y aurait eu, en 2001, 4,17 millions de freeters, de 15-34 ans (soit 20% des actifs de cette tranche d’âge), travaillant de façon temporaire et en général à temps partiel, surfant d’un emploi à un autre, y compris par le biais d’entreprises de travail temporaire.
- Les 139000 yens gagnés, en moyenne, par mois, selon l’enquête, leur permettent de "faire ce qu’ils ont envie de faire" (80% vivent chez leurs parents, les autres partagent un logement à plusieurs) et "d’ être plus libres que ceux qui ont les contraintes des emplois stables".
- Ce choix, en apparence volontaire est parfois imposé. Très peu d’emplois permanents et à plein temps sont proposés à ceux qui quittent le système éducatif, en particulier le secondaire (plus de 80% des freeters n’ont pas de diplôme universitaire) : le refus d’intégration dans l’entreprise est donc réciproque.
- Certes les entreprises embauchent de plus en plus de personnes ayant acquis de l’expérience, ce qui est nouveau (avant, une personne avec de l’expérience était considérée comme peu sûre car ayant trahi son entreprise en la quittant), mais elles n’ont jamais encore accepté de personnes sans expérience ayant atteint la trentaine : les freeters se verront-ils barrer toute possibilité d’emploi stable ?

On a longtemps opposé, au Japon, l’emploi à vie avec salaire à l’ancienneté dans les grandes entreprises à l’emploi plus précaire dans les PME. On s’achemine vers un autre système dual : employés permanents pressés par le salaire au mérite, employés temporaires cherchant à s’épanouir en dehors de l’entreprise (freeters), sans compter les chômeurs de longue durée. Les freeters inquiètent la société nippone, qui se sent interpellée et qui craint une nouvelle chute de la natalité.

4) vers un retour du militarisme ?

Le retour au militarisme est le projet de supprimer de la constitution l’article qui interdit la guerre et le révisionisme qui nie les exactions des Japonais pendant la deuxième Guerre mondiale (cf. les nouveaux manuels scolaires). Il fut initié par le premier ministre Yunichiro Koizumi, du 26 avril 2001 au 26 septembre 2006 (visites au Yasukuni Jinja : sanctuaire de Yasukuni) et accentuée par son successeur : Shinzo Abe.
Au sanctuaire de Yasukuni, on honore les âmes de ceux qui sont morts au service de l’empereur (shintoisme) : un livre de 2466532 âmes parmi lesquels 1068 sont celles de criminels de guerre dont 12 accusés de crimes centre la paix (plus grave, 10 ont été exécutés les 2 autres sont morts avant).
La réconciliation nippo-coréenne en sort affectée.

Bilan : La contradiction entre l’adoption de l’organisation des entreprises comme aux Etats-Unis ainsi que le développement de l’individualisme et le rejet de certaines réformes imposés par les Etats-Unis pendant l’occupation (1945-52), n’est donc qu’apparente. Elle montre la cohérence du Japon qui a su utiliser une nouvelle fois son slogan : wakon yosai.

Conclusion : le Japon de 2007 ne surait se résumer dans le slogan wakon yosai. Il existe aussi une incompréhension entre la jeune génération (peu nombreuse) et les aînés (très nombreux, espérant pouvoir profiter des fruits de leur labeur de 40 ans ou plus). La jeune génération veut vivre de façon si différente de celle de ses parents et grand-parents qu’elle accentue la nostalgie de l’ancien Japon chez les aînés, qui ne peuvent même plus parfois se faire considérer comme des ôyabun par les kobun que sont leurs enfants et les copains de leurs enfants.

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