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LE 5 février 2011

Fernay-Voltaire (sortie du 17 septembre 2010)

L’aube n’était pas encore levée, quand nous partîmes quarante, mais par un prompt renfort de "nigroterriens", ripagériens et lyonnais, nous nous vîmes cinquante pour prendre "l’autoroute des Titans" où les premières marques de l’automne doraient les feuillus au milieu des conifères. Certains, tirés trop tôt de leur lit douillet, somnolaient quand d’autres écoutaient sagement les présentations de la journée : une matinée avec Voltaire, une après-midi au CERN.

Bientôt, Genève fut en vue, mais un douanier suisse fit du zèle : il trouvait bizarre qu’on puisse venir faire du tourisme, et il fallut toute la diplomatie de notre chauffeur pour finir par le convaincre que nous étions un aréopage de professeurs venus allier littérature et science, et non des passeurs de devises... ou pire encore !

Enfin, nous parvenons à la demeure du "patriarche de Ferney". Elle est située sur une butte, dominant la plaine genevoise ; des terrasses la vue est vaste et dégagée et les Alpes ferment, au loin, le paysage tandis qu’une allée de charmilles invite à la promenade, même dans les chaleurs estivales. Mais, en ces premiers jours d’automne, les arbres jaunissent déjà, la terre imbibée des dernières pluies sent l’humus et nous écrasons quelques marrons d’Inde.

La visite commence sur la pelouse qui fait face au manoir ; nous admirons la façade, très classique, avec les colonnes doriques de la porte d’entrée, son toit à la Mansart et les deux ailes qui encadrent le corps principal du bâtiment. A la sérénité qui se dégage de cette architecture et de ce cadre, on comprend le choix de Voltaire : enfin, un havre de paix pour lui, loin de Versailles et de la cour, en territoire français, mais non loin de la frontière, si la fuite s’avérait nécessaire… et son éditeur genevois est tout proche. Les mots de Voltaire évoquant l’acquisition de Ferney prennent tout leur sens : "pour jouir pleinement du plus bel apanage de la nature humaine qu’on nomme liberté".

Puis nous découvrons l’intérieur ; on peut regretter l’empressement avec lequel Madame Denis, la nièce -et maîtresse- de Voltaire, vendit à la mort de son oncle le domaine et son mobilier et céda à Catherine II de Russie sa bibliothèque, près de sept mille volumes annotés de la main du "roi de l’esprit européen". Au fil des pièces, vestibule, antichambre, salon, salle à manger, bibliothèque et chambre, on admire quelques objets ayant appartenu à l’illustre propriétaire des lieux : le poêle offert par Madame Denis ou la robe de chambre de Voltaire nous font entrer dans son intimité. Mais, notre attention est surtout retenue par des portraits, celui de Lekain, l’acteur favori de l’auteur de Zaïre et de Mahomet, le Voltaire de Quentin de La Tour, ou Voltaire à sa table de travail, ceux de Frédéric II de Prusse et de Catherine II de Russie qu’il était si fier d’avoir côtoyés ou celui de Madame du Châtelet qu’il avait tant aimée.
Cependant, les plus intéressants sont les tableaux en lien avec les engagements de celui qu’on considère comme le philosophe des Lumières par excellence : La Malheureuse Famille Calas, et surtout Le Triomphe de Voltaire. C’est une commande faite par Voltaire à un artiste régional, symbolisant le triomphe des Lumières sur l’obscurantisme. Celui qui signait ses lettres de "Ecrasons l’infâme", introduit par Melpomène auprès d’Apollon, reçoit de ce dernier la couronne de l’immortalité, Clio -qui n’est pas encore une automobile !- place son buste entre ceux de Sophocle, Euripide, Racine et Corneille ! La tolérance y protège les Calas, les Sirven, tandis que l’Esprit philosophique retient le bras du Fanatisme et que Fréron, l’ennemi juré de Voltaire, est tourmenté par les Furies. L’oeuvre peut faire sourire, elle n’est pas la preuve de la modestie de son propriétaire ! Mais c’est une "biographie picturale", un témoignage des luttes de celui qui, depuis Fernay, bataille pour défendre des innocents et des valeurs essentielles à la dignité de l’homme. Ce sont ces engagements qui feront de Voltaire la première figure de "l"intellectuel".

La fin de la visite permet de découvrir une autre provocation de Voltaire ; lui qui a ferraillé par les mots, maniant avec habileté, l’ironie et l’humour, contre les Jésuites, la superstition, l’intolérance religieuse, fit graver sur la façade de l’église toute proche "DEO EREXIT VOLTAIRE M.DCC.LXI". (Erigé par Voltaire à Dieu en 1761), et les lettres de son nom sont plus grandes que celles de Dieu ! Il disait d’ailleurs avoir édifié "l’unique église de l’univers qui soit dédiée à Dieu seul. Toutes les autres sont dédiées à des saints. Pour moi, j’aime mieux bâtir une église aux maîtres qu’aux valets." Adossé au mur de l’église, un tombeau en forme de pyramide a été érigé : Voltaire espérait pouvoir ainsi éviter la fosse commune à laquelle l’Eglise condamnait les comédiens, les hérétiques et les philosophes qui ne se rétractaient pas. Mais, Voltaire ne mourut pas à Fernay, et avant que son corps ne fût transféré au Panthéon, c’est dans l’abbaye de Scellières qu’on l’inhuma en cachette.

Visiter Fernay, c’est se replonger dans le XVIII° siècle des Lumières, mettre ses pas dans ceux de son "patriarche", mais aussi de tous ses visiteurs illustres, D’Alembert, Condorcet, la famille Calas ou Sirven, Vivant-Denon… Il disait lui-même être devenu "l’aubergiste de l’Europe", tant son aura attirait l’élite intellectuelle de l’époque.

Visiter Fernay, c’est comprendre le rôle, disons-le, social que Voltaire a joué dans ce village : en devenant marquis de "Fervex", il peut y développer l’industrie horlogère, la soierie, financer la construction de maisons, d’un théâtre... et améliorer la condition des paysans qui vivent sur ses terres. C’est là qu’il écrit des œuvres aussi variées et puissantes que, par exemple, Le Traité sur la tolérance, Le Dictionnaire philosophique, L’Ingénu, La Princesse de Babylone ou Les Questions sur l’Encyclopédie. Ainsi, le Fernay de Voltaire, c’est son "paradis terrestre", à l’image de la métairie de Candide, où chacun se rend utile selon ses capacités, "cultive son jardin", car "le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice et le besoin". Et Voltaire plus que tout autre était un bourreau de travail : Madame Denis constatait "qu’il serait en enfer s’il ne pouvait travailler", quand Jean-Louis Wagnière, qui, entré comme valet de chambre, devint son copiste, puis son secrétaire particulier, disait : "Il semblait que le travail fût nécessaire à sa vie... Il ne faisait d’excès en aucun genre, excepté dans le travail".

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