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LE 2 novembre 2013

Le plateau du Vivarais-Lignon : terre d’accueil, de refuge, de résistances et de tourisme vert

Ce vendredi 27 septembre 2013, il faisait particulièrement beau : ciel bleu, soleil, chaleur. Trop tôt pour l’été indien, peut-être était-ce l’été dit de la "Saint-Michel" ?

Nous étions 36 amopaliens en route vers le Plateau du Vivarais et du Haut-Lignon, qu’on appelle aussi "la Montagne". Un ami, Jean-Claude Ribeyron, de l’Ordre de la Légion d’Honneur nous accompagnait dans ce voyage-découverte dont nous avons pu profiter pleinement grâce à nos guides compétents, passionnés, donc passionnants Alice Mongour et Jacky Henry.

Un pasteur de Saint-Etienne, Louis Comte, avait constaté après des vacances à Montfaucon, l’amélioration de la santé assez fragile de son jeune fils. Solidariste, il décida de faire bénéficier du bon air de la campagne à d’autres enfants miséreux des mineurs du bassin stéphanois des vallées de l’0ndaine et du Gier. Il créa "L’0euvre des enfants à la Montagne".

Charles Gide, l’oncle de l’écrivain, lui avait parlé de la Bonne Mariotte dans les environs du Mazet-Saint-Voy. Dans sa recherche de lieux d’accueil, il fit la connaissance d’Auguste Abel, protestant de I’Eglise évangéliste, adepte des idées du christianisme social. Louis Comte alla donc de ferme en ferme à la recherche de lieux de placement. Les familles recevaient douze francs par mois de pension.

En 1893, 52 enfants sont placés, en 1910, 2398 enfants. Louis Comte fait appel à de nombreux bénévoles : infirmiers, instituteurs, etc. pour gérer avec lui le départ, l’arrivée et le séjour des enfants. Par exemple, en gare de Châteaucreux, les enfants étaient pesés au départ et à l‘arrivée. Pour financer l’œuvre, le pasteur Comte multiplia les conférences et les appels aux dons et aux subventions auprès des notables et des municipalités.

En un demi-siècle, 115000 enfants ont séjourné sur le Plateau. En 1964, l’association familiale protestante ainsi que la Fédération des 0euvres laïques avec ses nombreuses colonies prendront le relais. Ces gestes de solidarité, en faisant connaître le plateau, permirent son développement touristique. Cette vocation touristique fut aussi favorisée par l’instauration des premiers congés payés au moment du Front Populaire.

Plus loin, au lieudit de la Pierre Plantée, une auberge prospère fut transformée en un débit de boissons non alcoolisées : thé, tisanes, jus de fruits, etc. Tout le long de la route, nous avons pu admirer les montagnes proches ou lointaines, comme le Lizieux, le Mézenc, le Gerbier de jonc, les prés très verts (malgré la saison) et les forêts agréables : sapins, pins, épicéas. Les bois du plateau étaient utilisés pour le soutènement des galeries des mines de Saint-Etienne. Nous admirons les vieilles maisons en bois, les toits de lauze. Le patrimoine est respecté.
Panelier maison forte (Camus)
En arrivant au Chambon, notre première visite fut pour le Panelier où vécut Albert Camus d’août 1942 à décembre 1943. Camus, étant malade (rechute de sa tuberculose), doit subir un pneumothorax. Il cherche, en Haute-Loire, un endroit où il peut trouver bon air, repos, ravitaillement plus facile. Cet endroit devait aussi être assez proche de Saint-Etienne où il doit subir tous les douze jours les insufflations nécessitées par son état. L’hôpital de Saint-Etienne soignant alors beaucoup de mineurs était en pointe pour tout ce qui concernait les maladies pulmonaires. Grâce à son ami, le comédien Paul 0ettly, les Camus trouvent refuge chez madame Oettly, mère de Paul, au lieudit le Panelier, aux confins des communes du Chambon et du Mazet-Saint-Voy.
Panelier cimetière privé
Camus apprécia la beauté et le calme du Panelier. Dans Carnets II, il écrit : "Ce bruit de sources au long de mes journées. Elles coulent autour de moi, à travers les prés ensoleillés, puis plus près de moi et bientôt j’aurai ce bruit en moi, cette source au cœur et ce bruit de fontaine accompagnera toutes mes pensées. C’est l’oubli".

En revanche, Saint-Etienne lui inspire des propos sévères : "Saint-Etienne et sa banlieue : un pareil spectacle est la condamnation de la civilisation qui l’a fait naître. Un monde où il n’y a plus de place pour l’être, pour la joie, pour le loisir actif est un monde qui doit mourir. Aucun peuple ne peut vivre en dehors de la beauté. Il peut quelque temps se survivre et c’est tout. Et cette Europe qui offre ici un de ses visages les plus constants s’éloigne sans arrêt de la beauté. C’est pour cela qu’elle mourra si la paix pour elle ne signifie pas le retour de la beauté et sa place rendue à l’amour".

Dès octobre 1942, Francine Camus retourne en Algérie chercher deux places d’enseignants et un logement sur les hauteurs d’Alger. Mais après le débarquement le 8 novembre 1942 des Alliés en Afrique du Nord, les troupes allemandes envahissent la zone sud. Camus ne peut rejoindre l’Algérie, Il souffrira beaucoup de la séparation qui sera le grand thème du livre "la Peste" écrite au Panelier. Camus a emprunté des patronymes et toponymes locaux pour plusieurs personnages de son livre : Père Panelou d’après le lieudit Panelier, docteur Rieux, nom fréquent sur le plateau. Quand il le quitte, Camus rejoint Pia pour travailler avec lui dans le mouvement Combat. Après la guerre, jusqu’en 1952, la famille Camus fera plusieurs séjours au Panelier.

L’histoire religieuse du Plateau explique comment il est devenu la Montagne Refuge. Après le Mazet-Saint-Voy en 1560, les habitants du Chambon embrassèrent la religion protestante en 1570. Au début, ils n’eurent pas à subir les violentes répressions qui touchèrent les Ardéchois et les Camisards. Mais en 1685, à la Révocation de l’Edit de Nantes, ils devront eux aussi subir la répression, destruction des temples, interdiction du culte, bannissement des pasteurs. Les hommes arrêtés étaient envoyés aux galères et les femmes à la tour de Constance, à Aigues-Mortes. Il fallut attendre 1787 La parution de l’Edit de tolérance pour que cessent les persécutions.

Sur le plateau existent des communautés protestantes très diverses en plus de l’Eglise Réformée. En 1824, s’implantent les églises dites libres. En 1844, apparaît le mouvement darbyste, fondé par John Nelson Darby (1880-1882). Il avait une grande hostilité contre les Eglises établies. La vraie communauté chrétienne n’a ni organisation, ni hiérarchie, ni pasteurs, ni confession de foi écrite. Les darbystes s’établissent surtout du côté du Mazet-Saint-Voy. Actuellement, la communauté est divisée en deux groupes : les frères larges et les frères étroits. En 1820, apparaissent aussi les évangélistes libres… Les habitants du Plateau n’ont pas oublié qu’ils avaient trouvé refuge au Chambon dans des moments dramatiques de Ieur histoire.

Après la première guerre mondiale, les idées pacifistes se propagent sur le plateau. En 1934, le pasteur André Trocmé, objecteur de conscience, arrive au Chambon. En 1938, le pasteur Edouard Theis qui avait rencontré Trocmé à la faculté protestante de Paris prend la direction de l’Ecole Nouvelle Cévenole et leur ami Roger Darcissac, la direction du cours complémentaire.

Nous nous rendons à la petite gare du Chambon-Mazet où arrivaient les réfugiés, espagnols d’abord, puis juifs allemands et bientôt juifs français (en majorité des enfants). En réponse au préfet Bach (de la Haute-Loire) lui annonçant un recensement des juifs sur le plateau, le pasteur Trocmé déclarait : "Nous ignorons ce qu’est un juif, nous ne connaissons que des hommes" et plus tard, le 23 juin 1940 : "Le devoir des chrétiens est d’opposer à la violence exercée sur les consciences les armes de l’esprit". Les réfugiés étaient accueillis au Chambon ou dans les villages voisins.

A I‘intérieur de la gare, sur un des murs se trouve le diplôme Yad Vashem. Cet institut de Jérusalem a décerné à titre collectif au Chambon sur Lignon et aux communes environnantes le titre de "Juste de la Nation". Par ailleurs, près de 80 médailles des justes ont été décernées à des habitants du plateau mais les justes anonymes sont nombreux. En dehors du Chambon, le diplôme de Yad Vashem n’a été décerné qu’à la ville de Nieuwhander en Hollande et à un pays : le Danemark.
Plusieurs photos représentant les pasteurs Trocmé et Theis et Roger Darcissac attirent l’attention. Arrêtés le 13 février 1943 ils sont internés au camp de Saint-Paul d’Eyjaux, ouvert près de Limoges. Le préfet de la Haute-Loire et le Pasteur Boegner pourront les faire libérer un mois plus tard.

Plaque Yad Vaschem - lieu de mémoire

Sur une table plus loin, le livre "Le village sur la Montagne" du Pasteur allemand Johan Maaten, paru en 1939 et l’avertissement du Pasteur Martin Niemeiller "ce qui se passe en Allemagne, va se passer en France ; préparez-vous, prévoyez des refuges, faites des provisions". A la sortie, nous méditons sur la déclaration de Boal Sham Ter : "la mémoire est la racine de la délivrance comme l’oubli celle de l’exil".

La pause-repas est appréciée. Comme beaucoup de sportifs faisant des stages d’entraînement sur le plateau, nous nous rendons au Restaurant "Bel Horizon". Le repas est délicieux, convivial, très agréable, servi sur la terrasse à l’ombre des parasols…

Après le repas

L’histoire du Chambon est belle et nous avons été émus et impressionnés. Mais comment sera-t-elle transmise aux générations futures alors que la transmission orale qu’assuraient les anciens s’évanouit peu à peu. La construction d’un lieu de mémoire s’imposait donc et grâce aux photos, cartes, films, animations diverses nous approfondissons notre connaissance de la résistance civile (accueil, aide, sauvetage), spirituelle, et armée .

Le matin, nous avions déjà évoqué les transformations du catholicisme : retour aux sources avec le concile Vatican II, simplification, ouverture au monde, œcuménisme, etc. Pendant la guerre, une minorité importante des catholiques a su résister au Nazisme. Beaucoup d’évêques cachaient les persécutés dans des couvents, séminaires, etc. Mais certains évêques sont allés plus loin et ont dénoncé publiquement la persécution des juifs : évêques du Puy, de Lourdes, de Bayonne, d’Albi, de Marseille, mais le plus célèbre est Mgr Saliège, archevêque de Toulouse. Sa lettre sur la personne humaine est lue dans toutes les paroisses, le 23 août 1942 : "Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères, contre ces mères de famille. Ils font partie du genre humain, ils sont mes frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier". D’autre part, en 1941, un jésuite le Père Chaillet fonde "Témoignage chrétien" diffusé sous formes de cahiers. Combien est éloquent le titre du premier cahier : "France, prends garde de perdre ton âme".

Dans cette région où des pasteurs prêchèrent la non-violence, il y eut cependant une résistance armée. Des maquis où beaucoup de réfractaires au S.T.0. se réfugiaient et apprenaient à se battre. Des parachutages seront organisés sur le plateau de Villelonge.

En quittant ce lieu de mémoire, nous traversons le Chambon, découvrant les nombreuses maisons d’enfants. Nous nous arrêtons à la Maison des Roches. Le 29 août 1943, les étudiants y séjournant furent victimes d’une rafle. Ce foyer universitaire est cerné par une quinzaine d’Allemands habillés en civil. 18 jeunes hommes et le directeur, Daniel Trocmé furent déportés à Auschwitz. Cette maison est actuellement un centre d’art contemporain. Mais un texte affiché à coté de la grille d’entrée, rappelle le drame : "Tous vivaient un idéal de justice et de fraternité. Ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas. Ils resteront à jamais en juste mémoire".

Maison des roches
Plaque

Nous nous rendons enfin sur le plateau de Villelonge. C’est dans ce lieu isolé près d’une grande forêt que les parachutages d’armes et d’argent se faisaient. Il y eut au moins 22 parachutages. Pour le balisage du terrain, les responsables étaient toujours très prudents et un soir ayant remarqué à la lisière de la forêt une voiture noire, tous feux éteints, ils pensèrent qu’il s’agissait de miliciens et ils annulèrent le parachutage. La stèle de Pierre Piton rappelle ces points de résistance. 0n peut noter que parmi les maquisards se trouvait le jeune Théo Vial-Massat, grand militant politique, futur député et futur maire de Firminy.

Plaque : plateau de Villelonge

Mais le soir tombe et il est temps de regagner Saint-Etienne. Nous sommes et resterons longtemps admiratifs devant cet effort de solidarité et cette résistance aux formes multiples. Nous devons transmettre cette histoire à notre tour. Peut-être pouvons-nous organiser des sorties scolaires avec Alice Mongour et Jacky Henry prêts à nous accueillir pour faire connaître le plateau Vivarais-Lignon.

Texte : Christiane GUIGON
Photos : Francis EYSSETTE

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