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LE 24 janvier 2007

Préparation du voyage en Bavière du 4 au 12 avril 2007 : à propos des Habsbourg-Lorraine et des Wittelsbach

Monsieur J. C. NARCISSE, chevalier dans l’Ordre des Palmes académiques, agrégé de chaire supérieure d’histoire honoraire et participant au voyage en Bavière est l’auteur de cet article sur les Habsbourg-Lorraine et les Wittelsbach.

Vienne, premier avril 1989 : un cortège funéraire imposant conduit par de hauts dignitaires ecclésiastiques et par des membres de l’ancienne famille impériale arrive devant l’église des Capucins qui abrite la crypte des Habsbourg. Le maître de cérémonie frappe trois fois au portail de l’église et, de l’intérieur, le père gardien demande qui veut entrer. Le cérémoniaire énumère alors les titres de la défunte : "Zita, impératrice, reine couronnée de Hongrie, reine de Bohême, de Dalmatie, de Croatie, de Slavonie, de Galicie, de Lodomérie (tout le monde sait qu’il s’agit de la principauté de Vladimir en Volhynie annexée à l’Autriche en 1772 !), reine de Jérusalem, archiduchesse d’Autriche, grande duchesse de Toscane, duchesse de Lorraine, de Haute et Basse Silésie, de Modène, grande voïvode de la Voïvodine de Serbie (un titre qui fait particulièrement rêver), comtesse-princesse de Habsbourg et Tyrol, margravine de Haute et Basse Lusace et d’Istrie, infante d’Espagne, princesse de Portugal et de Parme, etc" (j’abrège, il y en a trop !). Et la voix de l’intérieur répond : "je ne connais pas !" Le maître de cérémonie frappe encore et à la nouvelle demande indique plus sobrement : "Zita, Sa Majesté, l’impératrice et reine". Le père gardien répond : "nous ne la connaissons pas !" Alors le cérémoniaire frappe une troisième fois. "Qui demande à entrer ? Zita, une créature mortelle et pécheresse : qu’elle entre !"

Ainsi, en cette fin de XXe siècle, renoue-t-on avec l’ancien rituel des funérailles des Habsbourg pour accompagner Zita de Bourbon-Parme, épouse du "dernier empereur" Charles Ier, dans sa dernière demeure, auprès des nombreux membres de la famille impériale réunis dans cette crypte depuis 1633.
Evénement banal dans le monde des ex-têtes couronnées et autres aristocrates dont une certaine presse "pipeule" (sic) est si friande ? Pas si sûr… Des dizaines de milliers de personnes, dont des délégations des pays et provinces de l’ancien empire suivent le convoi funéraire ; des centaines de milliers regardent la cérémonie à la télévision. Surtout, en cette année où le bloc soviétique fait eau de toute part, la présence de nombreux Hongrois, Tchèques etc… profitant de frontières moins hermétiques, donne à ces funérailles une tout autre portée. Lors de la messe célébrée à la cathédrale Saint-Etienne et présidée par le cardinal-archevêque de Vienne, les intentions de la prière universelle sont dites en allemand, tchèque, hongrois, croate, italien, slovène et polonais. Nostalgie envers la double monarchie austro-hongroise ? Attachement sentimental ancien ou récent ? Intérêt rétrospectif né des circonstances, des bouleversements vécus depuis la chute des Habsbourg ? Simple curiosité ? Un peu de tout cela, sans doute. Certes, beaucoup au début de ce siècle, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Empire, dénonçaient son "archaïsme" social et politique ; certes, l’agitation des nationalités le menaçait d’éclatement ; certes aussi, l’Autriche-Hongrie a pris une lourde responsabilité en 1914 dans le déclenchement d’un conflit qui ne fut pas limité, comme elle l’espérait sans doute, et qui causa sa perte. Mais les malheurs qui ont suivi sa chute, avec la création en Europe centrale d’une zone d’instabilité dont l’Allemagne de Hitler puis l’URSS de Staline ont profité successivement peuvent rendre compte d’un regain d’intérêt, renforcé bientôt par les nouvelles épreuves des années 1990 qui ont montré que "du passé, on n’avait pas fait table rase". En fait, tout au long du XXe siècle, historiens, romanciers et cinéastes se sont intéressés au destin de cet empire du cœur de l’Europe et y ont trouvé une matière inépuisable pour des études de fond mais aussi des œuvres plus légères privilégiant les destins personnels, en particulier pour les derniers temps de l’Empire. Et l’on est tenté d’associer alors aux Habsbourg la dynastie des Wittelsbach, objet d’une même curiosité, en raison des liens historiques et matrimoniaux qui ont souvent mêlé leurs destins et confondu les personnages pour le meilleur et pour le pire, et en raison aussi de la même aura romantique qui imprègne la vie, et souvent la mort , de ceux qui ont le plus inspiré livres et films du XXe siècle. Pour les Habsbourg comme pour les Wittelsbach, certains personnages perdent finalement leur historicité, au moins en partie, en laissant place au reflet plus ou moins convaincant qu‘en donnent ces œuvres. Est-ce Elisabeth de Wittelsbach, épouse de François-Joseph de Habsbourg-Lorraine que nous croyons connaître ou la fiction incarnée par Romy Schneider ? Est-ce le roi Louis II de Bavière ou l’image qu’en donne Helmut Berger ? Pourquoi ne laisserions-nous pas nous aussi aller notre imagination en rappelant simplement quelques destins… sans prétendre rivaliser avec Frédéric Mitterrand ou Stéphane Bern ? Mais peut-être en un premier temps peut-on s’interroger sur les origines de ces deux dynasties ?

Habsbourg et Wittelsbach tirent leur nom de deux châteaux, celui de Habsbourg construit en Suisse vers 1020 (son nom en ferait le château des vautours…) et celui de Wittelsbach en Haute Bavière acquis au début du XIIe siècle. L’interruption de la succession masculine des Habsbourg au XVIIIe siècle et le mariage de l’héritière Marie-Thérèse avec François de Lorraine devraient conduire à parler des Lorraine ou des Lorraine-Habsbourg mais l’usage a prévalu de privilégier le nom ancien et de parler des Habsbourg-Lorraine ou le plus souvent des Habsbourg jusqu’au XXe siècle.
L’une et l’autre de ces deux "maisons" se sont bientôt identifiées à un territoire principal. Si les Habsbourg ont d’abord été possessionnés en Suisse, où ils ne purent se maintenir, et en Alsace jusqu’en 1648, c’est l’acquisition du duché d’Autriche en 1278 qui leur donna leur assise éponyme la plus spécifique. Et c’est la cession de la Bavière au comte palatin Otton VI aux dépens de la puissante famille des Guelfes par l’empereur Frédéric Barberousse en 1180 qui fit de ce personnage le premier duc Wittelsbach de Bavière.
Au cours des siècles, ces deux lignages ont renforcé leurs assises territoriales par conquêtes ou mariages. La politique des mariages fut particulièrement fructueuse pour les Habsbourg, en particulier à la fin du XVe siècle et au XVIe siècle lorsque le mariage de Maximilien avec Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire qui apporta Franche-Comté et Pays Bas (c’est-à-dire Belgique, Luxembourg et Pays-Bas actuels) fut suivi du mariage de son fils Philippe le Beau avec Jeanne dite plus tard "la Folle" héritière des "rois catholiques", qui apporta les Espagnes et avec elles des territoires italiens et le nouveau monde des conquistadors, puis du mariage de Ferdinand, fils de Philippe le Beau et frère de Charles Quint avec une Jagellon qui lui valut la Bohême et la Hongrie (en partie préservée de la conquête turque). Quant aux Wittelsbach, leurs deux branches principales régnèrent l’une sur la Bavière et l’autre sur le Palatinat rhénan.
Les Habsbourg et les Wittelsbach furent deux maisons essentielles d’une entité connue sous le nom définitif de Saint Empire romain germanique de 962 à1806 ; la dignité électorale fut détenue par le Wittelsbach du Palatinat rhénan (l’électeur palatin) puis par le Habsbourg, roi de Bohême, et enfin par le duc de Bavière officiellement 8e électeur à la faveur de la Guerre de Trente ans ; l’accession à la fonction impériale fut très limitée pour les Wittelsbach (2 cas au Moyen-âge, une tentative au XVIIIe siècle lors de la crise de succession liée à l’avènement de Marie-Thérèse) mais bien sûr déterminante pour les Habsbourg puis Habsbourg-Lorraine qui, après 2 cas aux XIIIe et XIVe siècles donnèrent tous les empereurs du Saint Empire de 1438 à 1806. Mais en 1555-1556 Charles Quint choisit d’abdiquer et de partager ses fonctions et ses Etats entre son fils Philippe II, souche des Habsbourg d’Espagne qui s’éteignirent en 1700 (remplacés au prix d’une longue guerre par les Bourbons d’Espagne) et son frère Ferdinand souche des Habsbourg d’Autriche dont les Etats anciennement ou ultérieurement héréditaires fondèrent la puissance réelle, plus que le prestigieux titre impérial.
Habsbourg et Wittelsbach ont joué un rôle très important dans l’histoire de l’Allemagne, en particulier dans les luttes à fondement religieux des XVIe et XVIIe siècles (au début de la Guerre de trente ans, l’empereur habsbourg et le duc de Bavière sont à la tête du camp catholique mais c’est un autre Wittelsbach, l’électeur palatin, qui conduit alors le camp protestant). Les luttes entre la maison de Habsbourg et la maison de France attirée par l’Italie puis soucieuse de desserrer l’étau formé par les domaines hasbourgeois donnent le cadre général de la politique européenne des XVIe et XVIIe siècles. Par ailleurs, les Habsbourg ont repris face à la poussée des Turcs Ottomans le rôle de rempart de l’Europe chrétienne jadis tenu par l’empire byzantin contre les menaces successives venues d’Asie. Après l’invasion des Balkans, la défaite serbe de Kossovo en 1389, la chute de Constantinople en 1453, la défaite hongroise de Mohacs en 1526, Vienne subit deux sièges en 1529 et en 1683. Mais la fin du XVIIe siècle ouvrit une période de refoulement de la vague ottomane et les Habsbourg regagnèrent au XVIIIe siècle une partie du terrain perdu par l’Europe chrétienne.
Au total, les Habsbourg se sont efforcés au fil des siècles de concrétiser la fière devise prise par Ferdinand III : "A.E.I.O.U"… qui peut signifier "Austriae est imperare orbe universo" (il appartient à l’Autriche de commander au monde).
Et n’oublions pas que ces deux cours furent pourvoyeuses d’épouses pour les maisons régnant en de nombreux pays et en particulier pour la France. Au souvenir de la Wittelsbach Isabeau de Bavière, épouse du roi Charles VI, est associé l’une des pages les plus sombres de l’histoire de France, ce fameux traité de Troyes de 1420 qui assurait la succession du royaume à un prince anglais aux dépens de son propre fils, le "gentil dauphin" de Jeanne d’Arc ; mais les Wittelsbach du Rhin ont donné la deuxième "Madame" du règne de Louis XIV, la princesse palatine, deuxième épouse de Philippe d’Orléans frère du roi, dont la correspondance constitue un document si vivant sur le règne du roi soleil, et une princesse bavaroise épousa "Monseigneur", le Grand Dauphin fils de Louis XIV, et elle fut la grand-mère de Louis XV. Bien sûr, la moisson est plus riche du côté des Habsbourg qui ont donné à nos rois, en gage de réconciliation très momentanée, plusieurs reines. Certes Eléonore, sœur de Charles Quint et veuve de manuel de Portugal que François Ier, veuf de la reine Claude, épousa en 1530 et Elisabeth, fille de l’empereur Maximilien II mariée au roi Charles IX en 1570 ne sont pas les plus connues, à l’inverse d’Anne d’Autriche, infante d’Espagne… mal nommée et arrière-petite-fille de Charles Quint, dont Alexandre Dumas et bien des cinéastes ont romancé à l’excès les erreurs initiales : que l’on pense à son imprudence lors du séjour en France de celui que les Français de ce temps , pas encore colonisés par une langue étrangère , appelaient phonétiquement "monsieur de Boukimgan". Mais Anne s’est révélée ensuite vraie reine de France en sauvant le trône de son fils Louis XIV pendant la Fronde et en tenant fermement le royaume avec Mazarin jusqu’à la paix victorieuse avec l’Espagne et au règne personnel de Louis, ce qui fit dire à ce dernier lorsqu’elle mourut "qu’elle devait être mise au rang de nos plus grands rois" ; quant à l’autre infante d’Espagne, Marie-Thérèse, ce fut une ombre auprès du "roi soleil" qui put déclarer lors de son décès en 1683 que c’était "le seul chagrin" qu’elle lui eût causé. Plus tard, le renversement des alliances opéré par Marie-Thérèse et Kaunitz à partir de 1756 fut renforcé en 1770 par le mariage du dauphin, futur Louis XVI, avec Marie-Antoinette, dernière reine "de" France. La jeune femme, d‘abord bien accueillie, ne fut guère encline à assumer les devoirs de son état aux côtés d’un mari velléitaire et, en privilégiant à l’excès ses goûts et ses amitiés, elle devint de plus en plus impopulaire alimentant la verve bientôt grossière et haineuse des pamphlétaires et caricaturistes contre "l’Autrichienne" avant que la tourmente de 1793 révèle sa dignité dans l’épreuve. On ne compte pas les ouvrages qu’elle a inspirés aux historiens et aux romanciers tout en entamant une grande carrière au cinéma pour son bonheur ou son malheur…

A la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, l’ordre germanique ancien (plus de 300 Etats allemands dans l’Empire) est bouleversé par les guerres de la Révolution et du premier Empire français. Napoléon met fin au Saint Empire, simplifie la carte de l’Allemagne, érige la Bavière en royaume et le congrès de Vienne de 1814-15 ne conserve "que" 39 Etats allemands dans une vague "Confédération Germanique".
François II du Saint Empire est désormais François Ier d’Autriche, figure terne de ce début de siècle, effacée par celle de son ministre Metternich. C’est pour l’anniversaire de cet empereur qu’est chanté en 1797 le "Gott erhalte Franz den Kaiser" (Dieu conserve François l’empereur) sur une mélodie de Haydn, qui devient l’hymne des Habsbourg moyennant adaptation… La mélodie est toujours jouée car elle fut reprise par l’hymne allemand après la première Guerre mondiale avec les vers écrits par Hoffman von Fallersleben en 1841 dans le contexte de la guerre des poètes : Le premier couplet (Deutschland, Deutschland über alles, über alles in der Welt) dont le sens unitaire a été travesti dans les années trente du XXe siècle a laissé place au troisième dépourvu de toute ambiguïté dans l’actuel Deutschlandlied. François Ier assure l’avenir de la dynastie en 4 mariages et une progéniture de treize enfants dont Marie-Louise, donnée après la défaite de Wagram à Napoléon qui demandait "un ventre"… pour inscrire l’épopée dans une dynastie, mariage brisé par la défaite finale de "l’Aigle". Le fils aîné et successeur de François, Ferdinand, se signale par ses accès de démence et le pouvoir est exercé par un comité dominé par Metternich. La révolution de 1848 renverse ce pouvoir et Ferdinand abdique mais la reprise en main de Windischgrätz, le militaire, et de Schwarzenberg, le politique, amène sur le trône de l’empire d’Autriche un jeune homme de 16 ans, François-Joseph, fils de l’archiduc François-Charles qui a renoncé à ses droits, et de l’archiduchesse Sophie de Wittelsbach, fille du roi de Bavière Maximilien I.
Dans la Bavière des Wittelsbach, la mort du premier roi, Maximilien I en 1825 a amené sur le trône son fils, Louis I, prince cultivé qui renouvelle le rôle intellectuel et artistique de Munich mais son mécénat coûteux et ses pratiques autoritaires mécontentent une partie de l’opinion. Le scandale s’en mêle lorsque le roi affiche sa liaison avec une aventurière anglaise devenue… danseuse espagnole sous le nom de Lola Montes, et finalement comtesse de Lansfeld par la volonté du roi. En 1955, Max Ophüls l’a bien servie au cinéma, sur un texte de Cecil Saint-Laurent (le "hussard" Jacques Laurent pour des écrits moins légers), en lui donnant le physique de Martine Carol, film mal reçu à l’époque par le public et la critique avant une "réhabilitation" tardive. Mais la promotion de cette ravissante créature ajoute aux griefs des Munichois et face à leur agitation en 1848, le roi qui l’a renvoyée est finalement poussé à abdiquer au profit de son fils, Maximilien II-Joseph.
Bientôt, le destin resserre encore les liens des deux dynasties. Sophie, mère de l’empereur François-Joseph appartient à la branche royale des Wittelsbach ; sa sœur, Ludovica, est l’épouse du chef d’une branche cadette, Maximilien, qui porte le titre de duc "en" Bavière, personnage débonnaire, fort peu conformiste et amoureux de la nature qui élève ses huit enfants loin des contraintes de la vie de cour. Une fille, Hélène, est bientôt promise au jeune empereur… mais celui-ci marque sa préférence pour la cadette Elisabeth . Qui ne connaît l’histoire et que serait devenu le cinéma si Romy Schneider, pardon, si Elisabeth de Wittelsbach, dite Sissi, n’avait épousé François-Joseph en 1854 ? Et tant pis si l’archiduchesse Sophie est quelque peu malmenée dans l’opus d’Ernst Marischka : il faut bien de la matière pour les opérettes viennoises . Mais après quelques années, le rose bonbon laisse la place à un décor plus sombre. Elisabeth est intelligente, généreuse et belle comme en témoignent les photos officielles ou non et le beau tableau du peintre des cours, Winterhalter ; mais elle est psychologiquement et physiquement fragile, d’ailleurs anorexique. Elle apparaît inadaptée à la vie de représentation d’une impératrice, aux contraintes du protocole, et elle refuse de sacrifier sa vie privée, son désir de solitude, de nature, de promenades à cheval, de voyages surtout, loin de Vienne et des contraintes de la cour. Une bonne partie de sa vie se déroule loin de son époux. Les historiens parlent de la névrose des Wittelsbach et ce terme revient fréquemment pour le cousin de Sissi, le roi Louis II de Bavière avec qui elle entretient des relations étroites.
Louis II a succédé à son père Maximilien II en 1864. En un premier temps, il s’intéresse à la politique au moment où Bismarck réalise l’unité allemande sans l’Autriche : après s’être allié à l’Autriche contre la Prusse dans la guerre de 1866, il engage la Bavière aux côtés de la Prusse contre la France en 1870 et il accepte d’être roi d’un Etat fédéré dans le nouvel empire sous hégémonie prussienne proclamé en 1871 ; mais bientôt, il s’isole et ses rêves romantiques de beauté et de création l’emportent dans le tourbillon de la musique de son ami Wagner et les constructions fantastiques du château de Neuschwanstein, (qui aurait inspiré Walt Disney pour "la Belle au bois dormant"), de Linderhof, de Herrenchiemsee (des noms choisis sans doute pour les exercices d’élocution des jeunes Français). Luchino Visconti pousse à l’extrême le caractère fantasque et la démesure du personnage dans son film de 1972 avec Helmut Berger. Et quelle fin ! La décision du ministère de l’écarter en 1886, en invoquant l’aliénation mentale, l’internement au château de Berg au sud de Munich, la promenade avec son médecin, la découverte des deux cadavres dans le lac de Starnberg, le mystère sur les conditions de la mort (accident, suicide, tentative d’évasion ?) le chagrin de Sissi qui dépose sur la poitrine de son cousin un bouquet de jasmin qui apparaît sur la photo mortuaire. Otton, frère de Louis II lui succède mais atteint d’aliénation mentale depuis des années, il vit retiré avant d’être déposé en 1913, et son oncle Léopold assure la régence… Le dernier roi de Bavière est Louis III (1913-1918), fils de Léopold, renversé en 1918.
Sissi joue parfois un vrai rôle politique dans un contexte difficile. La monarchie habsbourgeoise subit en effet revers sur revers, bientôt chassée d’Italie du nord entre 1859 et 1866 (que l’on se souvienne de la première scène du Senso de Visconti et de la manifestation des patriotes vénitiens enflammés par la musique du "Trouvère" de Verdi à la Fenice) et évincée de la nouvelle Allemagne après la défaite contre la Prusse à la bataille de Sadowa en 1866 tandis que les Hongrois, les Slaves et les Roumains confirment leurs anciennes revendications ou connaissent un réveil national. Sissi qui porte un intérêt majeur à la Hongrie et aux Hongrois, a sans doute influencé son époux en vue de l’adoption d’un compromis avec ce peuple, le plus avancé dans la lutte, qui n’avait été maté en 1848-49 qu’avec l’aide de l’armée russe. La reconnaissance de l’égalité pour les Hongrois qui fait naître en 1867 la "double monarchie" vaut à Sissi une grande popularité dont témoigne la ferveur de Budapest où le couple impérial renoue avec l’ancien cérémonial pour recevoir la couronne de Saint Etienne. L’impératrice Elisabeth est reine de Hongrie sous le nom d’Erzsébet ; elle reçoit de ses sujets un château près de Budapest qu’elle préfère aux palais viennois.
Dieu protège-t-il encore l’empereur ? Petit à petit, on glisse vers la tragédie qui a tant fait pour polariser l’intérêt sur les derniers temps de la double monarchie. Le destin s’acharne sur les proches du couple impérial. Comme le long règne de Louis XIV qui dura 72 ans dont 54 de "règne personnel", et qui, dans ses dernières décennies enchaîna les deuils, celui de François-Joseph qui dure 68 ans voit se succéder les morts naturelles et brutales.
De cette longue suite, on retiendra d’abord la mort dramatique de Maximilien, frère de François -Joseph, qui s’est vu offrir le trône du Mexique par Napoléon III désireux de lancer une expédition dont les motifs sont peu clairs et d’en profiter pour se rapprocher de l’Autriche qu’il a combattue en Italie en 1859. C’est un fiasco ; l’armée française est rappelée et le malheureux empereur du Mexique est pris par les troupes de Juarez et fusillé avec deux de ses généraux mexicains à Queretaro en 1867 ; son épouse Charlotte, princesse belge, devient folle. Ce drame a frappé l’opinion en Europe au point d’amener le peintre Edouard Manet à y consacrer trois tableaux successifs inspirés par le "tres de mayo" de Goya ; si dans le premier, les soldats du peloton d’exécution portent vêtements mexicains et sombreros, c’est l’uniforme français qu’ils portent dans le troisième pour stigmatiser la responsabilité de Napoléon.
Mais un autre drame revêt une dimension personnelle, dynastique et politique. Le couple impérial a eu quatre enfants dont une première fille morte en bas âge et un seul garçon, Rodolphe né en 1858, élevé comme futur empereur et marié en 1881 à une princesse belge que l’on dit sans attrait. Ce prince montre un intérêt réel pour la politique et envisage une rénovation de l’empire qui n’est pas du goût de son père ; mais il manifeste, lui aussi, des troubles du comportement, et surtout, il s’adonne aux aventures galantes jusqu’au jour où on le retrouve mort dans le pavillon de chasse de Mayerling aux côtés de sa jeune maîtresse du moment, Marie Vetsera . En entourant de secret l’enquête qui s’ensuit, la cour de Vienne contribue elle-même à l’éclosion de "l’énigme de Mayerling" et le caractère romantique de ce qui fut sans doute un suicide aux motivations complexes fait de cet épisode une riche matière pour les écrivains et plus tard, les cinéastes. Marie Vetsera empruntera les traits de Danielle Darieux dans le film d’Anatole Litvak en 1936, de Dominique Blanchar dans celui de Jean Delannoy en 1948 ("le secret de Mayerling"), de Catherine Deneuve dans celui de Terence Young en 1968 tandis que Rodolphe sera incarné successivement par Charles Boyer, Jean Marais et Omar Sharif… Désormais l’héritier de la double monarchie est un neveu de François-Joseph, l’archiduc François-Ferdinand né en 1863, porteur lui aussi de grands projets en particulier en faveur des Slaves de l’empire, ce qui va à l’encontre des ambitions de la petite Serbie indépendante qui souhaite les réunir. François-Ferdinand assume des responsabilités croissantes mais son mariage morganatique avec la comtesse Chotek a mécontenté les défenseurs des traditions.
Elisabeth-Sissi a perdu son cousin Louis II dont elle se sentait proche, son beau–frère Maximilien, son fils, ses parents, un autre beau-frère qui s’est suicidé, une nièce brûlée vive, nombre d’amis comme un important homme politique hongrois, le comte Andrassy et en 1897, c’est sa sœur, Sophie Charlotte, ancienne fiancée de Louis II, puis duchesse d’Alençon par son mariage avec un petit-fils de Louis–Philippe qui disparaît dans l’incendie du "Bazar de la charité". En cette fin de XIXe siècle où l’ancienne société aristocratique jette ses derniers feux, une vente de charité rassemble à Paris des noms prestigieux de l’armorial , les comptoirs sont tenus par de "grandes dames" et l’on a prévu une projection du cinématographe qui est alors un nouveauté. Une pellicule prend feu et c’est la catastrophe : plus d’une centaine de victimes parmi lesquelles Sophie dont les restes sont identifiés par ses bijoux et ses dents.
Toutes ces morts aggravent la mélancolie de l’impératrice qui voit aussi sa santé continuer à se dégrader. Certes, elle se rapproche de son époux pendant quelques temps mais elle repart encore et on la retrouve bientôt à Genève. Le 10 septembre 1898, alors qu’elle vient de sortir de l’hôtel Beaurivage et qu’elle marche sur le quai du lac avec sa dame de compagnie, elle est brutalement agressée par un homme qui lui porte un coup violent à la poitrine avec une lime effilée et qui tente en vain de fuir. Inconsciente de la gravité de la blessure, Sissi essaie de reprendre sa marche avant de s’effondrer et d’expirer… Ce crime s’inscrit dans la série d’attentats anarchistes de cette fin de siècle qui frappent des personnalités en vue comme le président français Sadi Carnot, le bulgare Stamboulov, l’espagnol Canovas, le président américain Mac Kinley, le roi d’Italie Humbert I… L’ouvrier italien qui a tué l’impératrice n’avait pas de haine particulière à son égard mais voulait tuer un prince européen ; condamné à la réclusion à vie, en l’absence de peine de mort dans le canton de Genève, il mettra lui-même fin à ses jours.
Tous ces drames à la tête d’un Etat qui semble empêtré dans des difficultés inextricables, sociales et politiques, créent un climat de "fin d’empire" même si l’on porte aujourd’hui un jugement plus équilibré sur le rôle de la double monarchie en Europe centrale et si l’on rend justice à son épanouissement intellectuel et artistique illustré par la simple allusion à "Vienne 1900" qui fait surgir de multiples images. Max Ophüls, cinéaste allemand exilé en France après 1933, a tenté de restituer ce contexte des dernières années de l’empire dans un film "de Mayerling à Sarajevo" avec Edwige Feuillère en comtesse Chotek, épouse morganatique de l’archiduc François-Ferdinand mais le tournage a souffert de l’entrée en guerre de septembre 1939 et le film, resté en deçà de ses ambitions, est malmené par les historiens du cinéma.

Et bien sûr, à l’échelle de l’Europe et du monde, c’est une autre tragédie qui marque les dernières années du règne de François-Joseph : l’assassinat de l’archiduc héritier et de son épouse à Sarajevo, le 28 juin 1914. Les milieux nationalistes serbes, aspirant à la réunion de tous les Serbes dispersés en dehors de la petite Serbie, contestaient vivement la politique de l’Autriche-Hongrie qui avait annexé quelques années plus tôt la Bosnie-Herzégovine jadis dominée par les Turcs, dont les puissances ne lui avaient confié que la tutelle, et ils s’inquiétaient des projets de François-Ferdinand favorables aux Slaves de l’Empire.
C’est une tragédie pour l’Autriche-Hongrie qui, forte du soutien allemand et croyant résoudre ses problèmes de cohésion, se précipite dans un conflit qui, pour elle, sera mortel et une tragédie pour l’Europe qui connaît dans un bain de sang la fin du long XIXe siècle et la fin d’une certaine société.
A la mort de François-Joseph en 1916, au cœur du conflit, son petit-neveu Charles, époux de Zita de Bourbon-Parme devient empereur sous le nom de Charles Ier et roi de Hongrie sous celui de Charles IV. Sans doute conscient du péril pour la double monarchie mais aussi profondément chrétien et influencé par son épouse, il tente de donner une fin négociée au conflit en recourant aux frères de Zita, Sixte et Xavier de Bourbon-Parme qui combattaient dans le camp de l’Entente contre les Austro-allemands mais ses tentatives se heurtent à l’intransigeance des principaux belligérants : les Allemands qui croient à la victoire jusqu’à l’été 1918, les Italiens à qui les Franco-Britanniques ont fait des promesses peu réalistes pour obtenir leur entrée en guerre en 1915, les ministres français hostiles à cet empire "clérical" et jugé archaïque... Un historien ne doit jamais "refaire" l’histoire avec des "si" mais on ne peut s’empêcher de penser à la somme des souffrances que cette "guerre civile entre Européens" a déjà engendrées et engendre encore en 1917-18 après l’échec de ces discussions…
Et c’est la défaite des "empires centraux", la révolution à Vienne et à Munich comme à Berlin, la chute des anciennes dynasties, les vaines tentatives de retour de Charles (qui n’a pas abdiqué) en Hongrie, puis l’exil de la famille impériale dans le dénuement. Charles meurt à Madère en 1922, laissant le souvenir d’un règne bien court mais aussi d’un homme de foi, sincèrement attaché à la paix et attentif aux questions sociales que Jean-Paul II béatifia en 2004. Sa veuve élève leurs huit enfants selon les traditions des Habsbourg en changeant souvent de résidence mais en restant attachée à ses droits et sans pouvoir retourner en Autriche jusqu’en 1982, avant de terminer sa vie dans un couvent suisse et d’être inhumée dans la crypte des Capucins près du buste de son mari qui repose à Madère, et près des restes de 146 membres de la famille impériale dont Marie-Thérèse et son époux, François-Joseph, Rodolphe, Sissi, etc

Le temps des familles régnantes est révolu dans l’espace germanique, hongrois et slave de l’Europe centrale, même si les "maisons" de Wittelsbach et de Habsbourg se prolongent jusqu’à nos jours. Mais au-delà des éventuelles nostalgies, de la fascination ou de la simple curiosité suscitée par ce riche passé, cette histoire garde un intérêt très concret. Lorsque l’on tente de comprendre les remous de cette région au XXe siècle, il faut toujours revenir au temps des Habsbourg qui, en fédérant une mosaïque de peuples, ont, au prix de maintes difficultés, assuré un équilibre de l’Europe centrale jusqu’au grand morcellement des traités de 1919-1920 forcément arbitraires, compte tenu de l’imbrication des peuples et des engagements des vainqueurs. Cette histoire peut aussi rendre compte des engagements du fils aîné de Charles et Zita, Otto de Habsbourg. Les malheurs de l’Europe centrale l’ont conduit à s’opposer à la domination de l’Allemagne hitlérienne puis à "l’ordre rouge" imposé par l’URSS, tout en défendant "l’idée européenne" qui devint sa principale préoccupation en tant que député européen élu sur la liste CSU de Bavière. (Otto a renoncé à ses "droits" sur le trône d’Autriche et choisi la nationalité allemande). Les partisans d’une "Europe intégrée" ont ainsi été épaulés par "le chef" de l’ex-maison régnante la plus chargée d’histoire de la "vieille Europe". Quant aux Wittelsbach, ils bénéficient de la bienveillance de la République Fédérale allemande à l’égard des anciennes familles régnantes et même si la résonance européenne de leur histoire est plus limitée, le souvenir de cette dynastie reste très fort dans les mentalités bavaroises.

Ci-joint un document représentant la généalogie des Habsbourg depuis les dernières décennies du XVIIIe siècle

Généalogie des Habsbourg

et un document représentant la généalogie des Wittelsbach depuis la fin du XVIIIe siècle

Généalogie des Wittelsbach

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