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Une pierre de Russie à Paris

    Si, un beau jour, il vous arrive d’être à Paris pour la première fois de la vie et si vous allez déjà sur vos soixante ans, et ces quelques jours sont uniques, vous avez envie de voir tout, tout, tout. Mais, à cet âge, vos rêves de jeunesse sont déjà entrelacés de vos intérêts professionnels, par exemple, pour les pierres de revêtement dans l’histoire de St. Pétersbourg. Il y a une pierre qui évoque le passé à Saint-Pétersbourg ainsi qu’à Paris.
    A Paris, on admire cette pierre au dôme des Invalides, où se trouve le tombeau de Napoléon. Il mourut le 5 mai 1821 dans l’île de Sainte-Helène. Au bout de six ans, l’Angleterre permit de transporter ses restes en France, ce qui fut fait en 1840. Le corps de Napoléon repose dans six cercueils: le premier est en fer-blanc, le deuxième en acajou, le troisième et le quatrième en plomb, le cinquième en ébène, le sixième en chêne.
    En 1848 fut exécuté un sarcophage de pierre, taillé en 27 blocs, dont le plus grand mesurait 4,6 mètres de long sur 2,2 de large et 1,1 mèree de haut, et pesait 27 tonnes environ. Ces blocs, offerts à la France par l'empereur de Russie Nicolas Premier, avaient été extraits d'une carrière spécialement aménagée au bord du lac Onéga. La noble grandeur du sarcophage énorme, ses plans larges et courbures souples, ses cannelures et l'élégance de la gravure sont mis en valeur par la solennité calme du pourpre et par son beau poli toujours brillant.
    Certains guides de Paris affirment que c'est du granit de Russie. Ne le croyez pas, le granit est trop banal à ces fins. Dans l'antiquité, le pourpre symbolisait la richesse et la noblesse. En Egypte, les momies des pharaons étaient entourées de bandelettes pourpres. C'est pour sa couleur pourpre et sa coloration monochrome que fut choisie cette pierre de Russie. De nos jours, on continue à en extraire en petites quantités près du village Chokcha, situé à 60 km vers le Sud de Pétrozavodsk. On l'appelle roche porphyrique rouge, porphyre chokhanski (chokchinski), chokhan, rouge antique et en langue de science - grès quartzifère d'âge protérozoïque. D'abord, c'étaient des sables quartzeux à peine rouillés et friables qui, plus tard, durant de longues ères géologiques, couverts de couches d'autres sédiments et recristallisés, se transformèrent en roche solide et facile à polir. Elle doit sa coloration aux grains d'hématite, oxyde ferrique de couleur rouge. De nouveaux mouvements géologiques ont progressivement remonté la roche jusqu'à la surface actuelle.
    Cette pierre est rare, donc très chère. Même en Russie, on ne l'utilise pas souvent en grandes quantités. Dans la Pétersbourg impériale, on peut la voir seulement sur deux monuments.
    Le premier est le Château du Génie. Le portique de sa façade principale (Sud) est orné d'une frise de porphyre chokchinski couleur rouge framboise qui passe au-dessus des colonnes en marbre de style ionique. Maintenant elles sont sales, avec des traces d'eau, et ses pivots, qui autrefois soutenaient les lettres: “Ô, Eternel ! La sainteté ornera ta maison pour une longue durée”, ont été abattus avec une résolution révolutionnaire.
    Le second est le piédestal du monument à Nicolas Ier, place Saint-Isaac. La partie moyenne du piédestal, taillée en quartzite chokchinski, impressionne par sa gravure fine. La pierre de coloration unie est un cadre magnifique pour quatre hauts-reliefs représentant les scènes du règne de Nicolas Ier.
    On peut citer encore quelques exemples de l’utilisation de cette pierre. A Pétersbourg, c’est un joli socle supportant le buste en bronze de Galina Oulanova dans le parc de la Victoire de l’arrondissement Moskovski. Pour ce monument on a choisi un bloc de coloration peu commune — “zébrée”. A Moscou, c’est le mausolée de Lénine, dont les lettres et la partie couronnante sont en pierre chokchinski. A Pétrozavodsk et à Moscou — les Tombeaux du Soldat Inconnu. Tout cela nous confirme, à nous, les Pétersbourgeois, la valeur de l’héritage qui nous est revenu. Et puis, cette pierre étonnante nous a fait découvrir tant de surprises dans l’histoire du sarcophage au dôme des Invalides.

Andrei Boulakh, professeur titulaire à l’Université de Saint-Pétersbourg